Cabines 513–514…
Prince…
Paméla…
Un zinzin me revient en mémoire… Innocent en apparence : la lettre trouvée chez le vieux pédoque. Celle de son coquin minet, l’aimable Georgy…
Je l’ai toujours sur moi, cette babille. Tiens, la v’là, entre mon permis de conduire et la photo de Félicie…
Je la relis…
Tu crois que c’est le moment, toi ?
Voilà un quart de plombe que le chef du commando est mort. Il avait promis le grand patacaisse dans moins d’une plombe… Donc l’urgence est extrême.
Post-scriptum de Georgy le giton à son crabe : « Quelle idée de vouloir absolument partir à cette croisière ! Tu serais été mieux de te remettre de ton opération à la cambrousse… »
Je renfouille le papier, furieux de ne pas être plus avancé.
Et pourtant, j’ai une vibration dans la moelle épinière.
Cette croisière…
Cabines 513–514.
Prince.
Paméla…
Corinne…
Tout dépendait de la vie de Prince. Tout. Cependant, ils ont égorgé Prince…
Pourquoi ?
Le Gros, très entouré, très fêté, adulé, congratulé, machiné, sucé, abreuvé, roule les mécaniques au bar.
Je l’hèle.
— Occupe-toi de cette môme, camarade. Et quand je te dis de t’en occuper, j’entends par là la surveiller, non la faire reluire, compris ?
Dans la coursive, je croise tu sais pas qui ? Dieu-merci. En grande tenue de gueule de bois mémorable. Il titube en se massant la nuque, mon mage.
— Charogne, cette blindée, marmonne-t-il, habituellement j’encaisse mieux.
— T’as pas eu de nouveau cliché, Grand ?
— Dans mon état, vaut mieux.
— Ce serait pourtant le moment de te cigogner la chambre noire, grommelé-je en m’éloignant.
— Vous cherchez quoi ? me demande le toubib.
— La morgue.
Il est calme, bien qu’il doive être au courant de pas mal de choses. Et son attitude tranquille dissipe magiquement mon angoisse…
Instantanément, je vois les choses avec un infini détachement ; c’est déjà de la résignation. En tout cas, cela y ressemble.
— Pourquoi fiche ?
— Le cadavre d’Éloi Prince m’intéresse.
— Venez.
On va au bout de la coursive, on descend un escalier de trois marches. Voilà une porte de fer à deux battants, sur laquelle est sobrement écrit au pochoir : « Entrée interdite ».
On entre.
Ça pue la mort.
Le froid qui règne ici est très intense. Quand tu arrives du pont ensoleillé, la transition te fait éternuer, et cette petite réaction pauvrement humaine prend soudain, dans ce sinistre local, je ne sais quoi de saugrenu, d’incorrect…
Le toubib me désigne un casier. Il fait coulisser un grand bac de zinc dans lequel repose le regretté Monsieur Prince. En voilà un, si je m’en tire, je te promets que j’étudierai son pédigree à fond…
D’une main fébrile, je palpe sa poitrine, puis ses vêtements, dans leurs moindres replis…
— Que cherchez-vous, si ce n’est pas indiscret ?
— Une médaille… Vous n’en auriez pas trouvé sur lui, par hasard ? Une médaille noire, en plastique, comme un jeton de casino, et sur laquelle figure en relief une flèche ?
— Non, pas vu…
Je continue de palper le corps… Sur son ventre, il y a une large plaque rectangulaire de sparadrap.
Le docteur s’incline sur le mort.
— Cet homme avait subi une opération, récemment ?
La lettre à Georgy :
« … tu serais été mieux de te remettre de ton opération à la cambrousse… »
— Oui, docteur. Ça vous ennuie d’arracher ce pansement. C’est à cause de cette médaille. Il faut que je sache si, oui ou non, il en possédait une… Peut-être…
— Il l’aurait cachée sous ce sparadrap ?
Je hausse les épaules.
Le doc également. Lui, toutes mes petites giries de flic le laissent froid. Néanmoins, il me donne satisfaction. Je serre les dents. Une plaie, sur un mort, c’est pas laubinche. Tuméfiée, violacée… Décomposé un brin, déjà…
En tout cas, pas de médaille.
Le doc, qui ne se laisse pas dégoûter par les choses de la mort, palpe la gaze comme tu choisirais un camembert.
Mais je sens déjà qu’il n’y a pas de médaille.
Alors, si Prince n’en possédait pas, s’il n’avait pas sa carte d’embarquement, c’est qu’il devait rester à bord. Donc, l’organisation C.A.L. le menait en bateau. Lui qui, paraît-il, était indispensable à la bonne marche de tout ça…
Alors ?
Hein, alors ?
Je tournoie dans le néant. Merde, impossible de dénouer cet écheveau. Échec et mat…
À travers mes limbes désenchantés je crois entendre une voix.
— Vous me parlez, docteur ?
— Je me parlais. Je me demande bien de quoi ce type peut avoir été opéré pour qu’on lui ait fait une incision de cette largeur. Vous vous rendez compte ! Et puis il est boursouflé à cet endroit…
Nom de Dieu ! Voilà que le cliché de Dieumerci me revient en mémoire.
« Je vois un mort dont le ventre vit toujours » qu’il a prétendu, le mage majestueux.
— Docteur, il faut immédiatement que vous radiographiez cet homme !
Il sourcille.
— La médaille ?
— Non, docteur : un détonateur !
— Pardon ?
— Vite, doc ! Viiiiiite !
CHAPITRE XII (ET EN TOUT CAS DERNIER)
DANS LEQUEL
JE M’APPRÊTE À BROSSER TOUTES LES PÉTASSES COMESTIBLES DU « THERMOS »
Le commandant s’est remis à fumer sa pipe à l’endroit.
Bérurier, pompette, tient la bouteille de J. and B. du Pacha sur son cœur.
Le mage Dieumerci annonce qu’il a eu un cliché. Un nouveau, tout frais, pas encore sec : il va pleuvoir avant la nuit. Mais je le soupçonne d’avoir maté l’échelle de Beaufort.
Mon collègue, Pastaga, s’est acheté des slips de rechange à la boutique « Monsieur » du Pont Salon.
— Tout va bien. Le professeur Gahna veut nous prendre en photo. On le laisse faire…
— Bon, nous avons donc immergé le cadavre et son détonateur. Mais la bombe est toujours à bord ? fait l’officier.
— Inoffensive pour l’instant, commandant. Il suffira de faire appel à un service qualifié pour qu’il la détecte. Selon moi, il faudra chercher dans des parties du navire récemment réfectées.
— Je vais débarquer tout mon monde à Kebotalkon en fin de soirée.
— Sans doute est-ce plus prudent, en effet.
— Alors, le chef de l’Organisation, à bord, c’était ?
— Le faux vicomte de Bragelonne, commandant. Et sa pseudo ex-femme. L’un et l’autre possédaient une médaille. Je les ai retrouvées dans leurs effets personnels. Vingt-six personnes et non vingt-quatre devaient quitter le bateau.
— Pourquoi Corinne a-t-elle tué cette dame, puisqu’elles appartenaient à la même bande ?
— Trop de prudence chez le C.A.L. La belle rouquine ignorait qui étaient Paméla et le Vieux. Elle a pris peur en l’entendant me dire qu’elle tenait d’elle qui j’étais. Comme par ailleurs elle voulait me supprimer… Je crois qu’entre ces femelles trucidaires j’ai eu de la chance de m’en tirer.
Sa Majesté se file une rasade de grand veneur dont le cor est obstrué par des limaces squatters. Ses joues se dilatent. Il tourne au violet archiépiscopal, mister Mammouth. Un mammouth qui pulvérise tout mépris.