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Le major Tuzla sentit une coulée glaciale glisser le long de sa colonne vertébrale. Tout cela ressemblait furieusement à la pénétration de son affaire par un grand Service. Comme ce n’étaient pas les Soviétiques, il restait les Allemands ou les Américains.

— Ce Kurt ? demanda-t-il, il est encore à Zagreb ?

— Je ne sais pas, avoua Boza. Je vais essayer de le savoir.

— Fais vite, ordonna sèchement Tuzla et rends-moi compte.

Si le mystérieux Kurt appartenait à un Service, sa présence prolongée à Zagreb représentait un danger qu’il n’avait pas envie de courir.

* * *

L’avenue Tuskanac sinuait au milieu d’un parc somptueux, juste au nord de Zagreb, en plein quartier résidentiel, là où les apparatchiks du régime titiste avaient tous construit leurs datchas. Malko regardait sur sa droite avec attention, pour ne pas rater le Savic, restaurant de poissons où il devait retrouver le représentant de la CIA à Zagreb. Celui-ci l’avait appelé à l’hôtel, lui fixant rendez-vous à 15 h 30 pour déjeuner… Heure habituelle dans ce pays.

Malko qui avait laissé Swesda à L’Esplanade découvrit le restaurant presque par hasard. Quelques tables à l’extérieur blotties contre une colline boisée, avec une petite maison de conte de fées. Un décor pour amoureux. Au moment où il garait sa Mercedes en piteux état, un barbu en chemise mexicaine jaillit d’une Toyota et marcha vers lui, la main tendue, jovial comme une publicité.

— David Bruce ! Enchanté.

Il tourna autour de la Mercedes et fit la grimace.

— Vous l’avez échappé belle…

— En effet, dit Malko. Y a-t-il du nouveau au sujet de Gunther ?

— Rien, avoua l’Américain rembruni subitement, mais on a retrouvé le Volvo tout à l’heure, sur, un parking de Novi Zagreb. Vide. Avec des traces de sang sur la banquette. J’ai l’impression qu’on ne reverra pas Gunther… Ni les armes, bien sûr.

Ils s’installèrent à la première table et aussitôt un garçon amena un plat sur lequel reposait une douzaine de poissons aussi morts que le malheureux chauffeur du Volvo et beaucoup moins frais. Malko choisit une dorade qui avait l’œil un peu moins glauque que les autres et demanda à David Bruce :

— Vous êtes entré en contact avec les autorités croates ?

L’Américain leva les yeux au ciel derrière ses grosses lunettes.

— Hélas ! J’ai vu tout à l’heure le général Spegel, ministre de la Défense. Il est fou furieux. J’ai cru qu’il allait m’écraser comme une mouche. Il a convoqué notre consul pour lui transmettre ses protestations. Si nous ne retrouvons pas ces armes, c’est une catastrophe politique. Les Croates sont persuadés que nous avons partie liée avec les extrémistes de la Grande Croatie.

— Ils devraient être mieux armés que nous pour cela, objecta Malko. Ils sont chez eux.

David Bruce eut un geste découragé.

— Vous ne réalisez pas à quel point ils sont désorganisés. Leur Service de renseignement en est aux balbutiements. Ils se méfient – à juste titre – de tout le monde, ils n’ont pas d’argent, pas de moyens d’investigations, pas de réseaux… Si nous ne les aidons pas, ils n’y arriveront jamais. Il faut retrouver coûte que coûte vos acheteurs. Ils sont sûrement basés à Zagreb.

— Je possède quelques éléments, remarqua Malko, mais c’est mince.

— Les Croates vont collaborer, affirma David Bruce. Un de leurs agents va nous rejoindre ici. Un bon. C’est lui qui a abattu le chauffeur de la Golf GTI. Il a enquêté auprès des miliciens qui avaient intercepté le vieux. Cela ressemble bien au tueur de Miami.

— On n’a aucune trace de lui ?

— Aucune. J’ai décidé de réactiver le meilleur élément que nous possédions dans ce pays.

— Qui donc ?

— Un père franciscain. Très politisé. Un peu trop à droite au gré de la Company. Je sais qu’il a des contacts avec les gens de la Grande Croatie. Ce sont ses idées. Si je vous présente comme un analyste désireux de faire une synthèse, il acceptera de nous les faire rencontrer. Mais il faut marcher sur des œufs. Je l’ai appelé ce matin et il va venir vous rendre visite à votre hôtel. Il s’appelle Jozo Kozari. Traitez-le avec égards.

— Est-ce que Jack Ferguson vous a dit ce que je devais faire de Swesda ? demanda Malko. Elle risque de devenir encombrante.

— Il prétend qu’elle peut encore vous servir, dit l’Américain. Vous la gardez jusqu’à nouvel ordre.

Malko n’eut pas le temps de protester. Un homme jeune, athlétique, aux traits très découpés, venait de s’arrêter à côté de leur table. Ses sourcils étaient si épais qu’il avait dû les raser sur l’arête du nez afin qu’ils ne forment pas une ligne continue… David Bruce lui serra chaleureusement la main.

— Je vous présente Mladen Lazorov, l’étoile montante du Slubze za Zastitu Ustavnog Poretka.

Il avait réussi à prononcer le tout d’un seul trait et Malko en fut impressionné…

Le policier croate s’assit en relevant sa veste, ce qui permit à Malko d’admirer l’énorme pistolet accroché à sa hanche dans un holster. Il semblait ouvert et sympathique et comprenait assez bien l’anglais.

— David m’a mis au courant, dit-il, quels sont les indices dont vous disposez ?

— D’abord, Miroslav Benkovac, si c’est son nom.

— C’est son nom. Nous le connaissons bien, c’est un des plus fanatiques partisans de la Grande Croatie, lié à l’extrême droite. Cela ne m’étonne pas qu’il ait acheté des armes. Il n’a jamais pardonné aux Serbes le meurtre de son frère.

— Vous ne savez pas où le trouver ?

— Non, avoua Mladen Lazorov. On disait même qu’il était parti à l’étranger. Aujourd’hui, ces gens disposent de beaucoup de sympathisants ou de complicités. C’est très difficile de les coincer. Les policiers chargés de les rechercher sympathisent souvent avec eux.

— Zagreb est pourtant une petite ville, remarqua Malko.

Mladen sourit.

— C’est vrai, mais il y a quand même un million d’habitants. Miroslav Benkovac n’est pas d’ici. Il doit se cacher chez des amis. Et lorsqu’il montre les photos de son frère aux yeux arrachés par les Serbes, ils n’ont pas envie de le dénoncer à la police…

— Exit Miroslav Benkovac.

Malko décrivit alors Boza, et là encore, le policier secoua la tête.

— Boza est un prénom très répandu. Je vais regarder les fichiers des extrémistes.

— Et cette blonde à bicyclette ? Je suis certain qu’elle est dans le coup. Mais je n’ai même pas son nom.

— Là, il y a peut-être une chance, admit Mladen, en faisant du porte-à-porte. Et puis, vous pouvez la reconnaître. Nous pouvons commencer tout à l’heure.

— Et la Mercedes bleue ?

Mladen eut cette fois un sourire encourageant.

— C’est notre meilleure chance, je vais demander à un copain de la Milice qui connaît tous les trafiquants de voitures. Il aura peut-être une idée.

Malko bouillait.

— Mais enfin, Gunther était un professionnel. On n’a pas pu le surprendre facilement.

Mladen Lazorov secoua la tête.

— Il y a une chose bizarre. J’ai procédé à une enquête rapide. Des gens prétendent avoir vu le Volvo arrêté par une voiture de la Milicja entre Varazdin et Zagreb. Or, les miliciens de la région affirment qu’ils n’ont jamais contrôlé ce camion. Il pourrait s’agir d’une voiture de la Milicja occupée par des extrémistes.

— On en a volé récemment ? demanda Malko.

Le policier croate eut l’air embarrassé.

— Volée, non, pas vraiment, mais dans la Krahiria, il y en a qui sont tombées aux mains des Serbes. On ne sait pas ce qu’ils en ont fait. Pourtant, je ne crois pas qu’ils les aient données à des Croates. Surtout à ceux que vous recherchez.