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— Qu’est-ce que c’est « une façon abominable » ? interrogea-t-elle, gourmande.

Le franciscain lui expédia un regard qui manquait nettement de sainteté.

— Je n’ose même pas vous détailler ce que ces hommes lui ont fait, tellement c’est horrible. Toujours est-il que le frère de Miroslav a réussi à la sauver, mais a été lui-même massacré. Miroslav, me semble-t-il, est tombé très amoureux de cette jeune personne. Je me demande s’il n’a pas l’intention de l’épouser. Elle s’appelle Sonia.

Quelque chose fit tilt dans la tête de Malko.

— À quoi ressemble-t-elle ? demanda-t-il.

Jozo Kozari eut un sourire onctueux.

— Elle fait honneur à notre race. Blonde, les yeux verts et, ma foi, appétissante.

La fille de la bicyclette… Malko dissimula son excitation sous une question sans passion.

— Pouvez-vous essayer de me la faire rencontrer ? Par elle, il sera possible de retrouver Miroslav Benkovac. S’il se trouve à Zagreb. Vous savez où elle habite ?

— Non, hélas, avoua le franciscain, mais je peux lui transmettre un message. Elle est toujours heureuse de bavarder avec moi, je suis un peu son guide spirituel, car elle a quitté sa famille qui vit toujours en Slavonie.

— Comment ?

Je laisse un message à la permanence du HSP, le Parti de la Grande Croatie.

— Pouvons-nous y aller maintenant ?

Le franciscain consulta sa montre.

— Il est un peu tard, je dois regagner mon couvent qui se trouve tout à l’est de la ville, assez loin. Demain, peut-être ?

Malko allait insister quand Swesda intervint de nouveau dans la conversation, minaudante.

— Allez, faites un effort. On vous raccompagnera.

Le regard du franciscain se reporta sur la jeune femme et il sembla soudain entrer dans une espèce de béatitude qui ne devait rien à la méditation transcendantale… De toute évidence, Swesda le fascinait comme une Sainte Icône. Il l’enveloppa d’un regard doux où flottait pourtant une flamme sulfureuse.

— Vous êtes croate, vous-même, mademoiselle ?

— Non, serbe, corrigea Swesda.

— Ah, soupira-t-il, si je pouvais vous convertir !

— Bon, ne perdons pas de temps, dit Malko qui trépignait avec, enfin, un fil à tirer.

Il avait hâte de se retrouver en face de l’angélique blonde qui l’avait envoyé à la mort.

Chapitre IX

Le major Franjo Tuzla méditait dans la chaleur torride de son bureau. Le ventilateur était de nouveau tombé en panne et les nouvelles n’étaient pas fameuses. Grâce aux contacts qu’il possédait chez les Croates, il avait la certitude que c’était la CIA qui tentait d’infiltrer son opération. C’était extrêmement fâcheux et il devait réagir.

Grâce à son système de communications protégées, il avait pu s’entretenir avec Belgrade. La réponse de son chef, le général Mesic, avait été d’une clarté toute militaire : éliminer les obstacles et continuer… Le téléphone intérieur se mit à bourdonner. La ligne était tellement mauvaise que la sentinelle qui se trouvait à trente mètres semblait être au bout du monde.

— Un homme demande à voir le major. Il amène un ventilateur.

— Laissez-le passer, ordonna le major Tuzla.

C’était Boza Dolac, envoyé en mission d’information.

Il entra dans le bureau avec un ventilateur japonais flambant neuf, qu’il brancha aussitôt. Le major se rafraîchit quelques instants avant de lui lancer :

— Tu avais raison pour les M. 16. Par Belgrade, j’ai pu retrouver leur provenance, grâce aux numéros que tu m’as donnés. Il s’agit d’un lot livré à une unité spéciale américaine en Allemagne. Vous auriez dû être plus prudents.

— Mais ce n’est pas ma faute, protesta Boza Dolac, outré. C’est Benkovac qui a pris tous les contacts. Pecs avait déjà livré des armes au gouvernement d’ici, on ne pouvait pas se méfier…

— Je sais, je sais, reconnut l’officier serbe. Le mal est fait, il faut limiter les dégâts.

Sous l’effet de la peur, les petits yeux noirs de Boza Dolac semblaient s’être encore plus enfoncés dans leurs orbites.

— J’ai retrouvé le marchand d’armes, Kurt, annonça-t-il.

— Bien, approuva le major Tuzla. Où est-il ?

— D’abord, il ne s’appelle pas Kurt, récita Boza. Il est à l’hôtel Esplanade sous le nom de Malko Linge, sujet autrichien. La femme qui l’accompagne parle parfaitement notre langue, mais je n’ai pas son identité. Il a reçu une visite tout à l’heure. Une sorte de prêtre, la réception m’a donné son nom, Jozo Kozari.

— Tiens, tiens, fit Tuzla, tout à coup intéressé au plus haut point. Jozo Kozari… Tu as bien travaillé, Boza ! Comment as-tu appris tout cela ?

— Par une fille qui travaille à la réception, Dora, se rengorgea Boza Dolac. Elle m’aime bien.

Tuzla aimait bien savoir comment son réseau fonctionnait. Cela empêchait ses agents de lui raconter n’importe quoi…

— Ainsi Kurt s’appelle Malko Linge, répéta-t-il.

— Oui, oui.

Cela ne disait strictement rien à Boza Dolac, mais beaucoup au major. Il avait été assez lié avec le KGB pour avoir entendu parler de cet exceptionnel chef de mission de la CIA. S’il arrivait à éliminer cet agent, il gagnait assez de temps pour que son opération ne soit pas mise en péril.

Boza Dolac attendit, un peu anxieux. L’officier leva les yeux vers lui avec un bon sourire.

— Tu t’es bien débrouillé ! dit-il, mais il y a encore une mesure importante à prendre. Pour cela, tu vas te faire aider par Said Mustala.

Il lui expliqua avec précision ce qu’il attendait de lui. Boza écouta attentivement, posant une seule question : „

— Said, je le ramène ensuite à l’appartement ?

Le major le regarda bien en face.

— Non.

Boza Dolac comprenait vite. Si Said Mustala était compromis dans le meurtre d’un agent de la CIA, ce serait parfait. Dès qu’il serait mort, la SDB diffuserait son curriculum vitae aisément vérifiable, et cela achèverait de convaincre le monde que les sanguinaires Oustachis étaient revenus. Boza trépignait de joie intérieurement. L’ordre que lui donnait le major Tuzla lui permettait d’éliminer du même coup les deux principaux témoins de sa petite turpitude. Il salua respectueusement et quitta le bureau.

Lorsqu’il fut sorti, le major Tuzla se remit à fumer, profitant de la fraîcheur du ventilateur japonais. Dans quarante-huit heures, il ne resterait plus qu’à actionner le détonateur qui déchaînerait Miroslav Benkovac et ses amis. L’ingénieur croate était un pur dont les réactions étaient facilement prévisibles. La cible idéale pour les gens du KOS, experts en manipulation.

Une fois le « détonateur » actionné, le reste suivrait facilement. Le général Mesic tenait prêtes ses unités les plus sûres, composées exclusivement de Serbes, équipées de blindés T. 55 et T. 72. Dix mille morts plus tard, la sécession croate aurait vécu. Comme toujours, les nations civilisées pousseraient des cris d’orfraie puis finiraient par entériner la dure réalité.

* * *

Un immense poster représentant la Yougoslavie était épinglé au mur dans la pièce froide et vide. Le responsable du HSP désigna une zone rouge qui englobait pratiquement tout le pays et se lança dans des explications aussitôt traduites par Jozo Korazi.

— C’est la Grande Croatie telle qu’elle était au douzième siècle, expliqua-t-il. Ils veulent la faire revivre.

Cela revenait à mettre le pays à feu et à sang… Dans le coin gauche du poster s’étalait la photo de Ante Pavelic, éphémère Poglovnic de Croatie de 1941 à 1945. Malko demanda :