— Argent, politique, pouvoir : tu me demandes de mettre les mains dans la merde, résuma-t-il.
— Tu es le seul qu’elle n’éclabousse pas.
Rubén secoua la tête — tu parles.
— Maria Campallo ne donne plus signe de vie, insista Carlos, la voix plus grave. Peut-être qu’elle se cache, qu’on lui a dit de se taire, de changer d’air, je ne sais pas. Aide-moi à la retrouver.
Le sexagénaire écrasa son cigarillo dans le cendrier de marbre. Leurs verres étaient vides sur le bois patiné.
— Il me faudrait des renseignements sur Campallo, soupira Rubén, sa fille… Je n’ai rien.
Carlos tira une enveloppe kraft de son veston.
— Tout est là, dit-il.
Superposition d’immeubles, de rues pavées, de marbre, de ferraille et d’ordures, foyer de la révolution sud-américaine, vivant le coup d’État comme une seconde nature, culturelle, péroniste et hautaine, Buenos Aires savait que son âge d’or était passé et ne reviendrait pas.
Maintenant des gamins en guenilles erraient devant les buildings du Centro, des types dormaient sur des bouts de carton dans les rues et les parcs, triaient les déchets ou se reposaient le long des trottoirs, des hommes-sandwichs déambulaient sur Florida ou aux feux rouges, des taxis fatigués et pas toujours légaux arpentaient les avenues gazolinées, les boutiques d’antiquaires de San Telmo étaient pleines des lustres d’antan, de meubles, d’argenterie et d’authentiques bijoux de famille qui nourrissaient une nostalgie dynamique. Les cinémas géants des grands boulevards avaient laissé la place à des commerces franchisés ou à des môles au luxe impersonnel, et si la culture du bistrot avait persisté, les tarifs prohibitifs du centre-ville laissaient les Portègnes à distance ; les banques et des multinationales avaient fait les poches du cadavre politique du pays, n’abandonnant que les crachats sur leurs verrières glacées.
On y pratiquait donc naturellement et sans modération l’art de l’insulte ; la colère imprégnait les murs de la capitale, mais le parfum d’exil qui s’en dégageait n’empêchait pas les couples de s’embrasser à pleine bouche dans les rues, jeunes et vieux sans pudeur ni façons, comme pour conjurer le sort qui s’acharnait sur l’Argentine. Les gens ici avaient la peau et le cœur blancs comme le fer qui avait marqué le siècle.
Le quartier de San Telmo où vivait Rubén avait été déserté par la bourgeoisie à la suite d’une épidémie de fièvre jaune : aujourd’hui les herbes folles s’échappaient des murs des maisons décrépies et des balcons de fer forgé. Bastion populaire au sud du centre-ville, la municipalité essayait de réhabiliter le quartier autour de la Plaza Dorrego, ses bars et son marché aux puces. Rubén Calderón habitait rue Perú, un immeuble Art nouveau dont le charme suranné lui convenait — marbre gris au sol, boiseries d’époque, poignées et baignoire 1900. Une verrière aux teintes bleues donnait sur la cour intérieure, la cuisine était aveugle mais la fenêtre de la chambre se situait face à l’angle de San Juan…
La pluie avait cessé quand le détective poussa la porte blindée de l’agence ; il déposa l’enveloppe kraft sur la table basse, ouvrit la fenêtre du salon qui faisait office de bureau pour chasser l’odeur de tabac froid et prépara un cocktail. Pisco, jus de citron, sucre, blanc d’œuf, glace : il secoua vigoureusement le tout dans un shaker avant de remplir un verre à pied. Pisco sour, effets dynamisants garantis. Il mit le CD de Godspeed You ! Black Emperor acheté la veille, but le cocktail en regardant le ciel au-dessus des toits sous les plaintes lascives des guitares.
Avec le temps, le bureau de l’agence avait gagné sur l’appartement, dont l’espace privé se résumait à une chambre au fond du couloir. L’informatique avait permis de réduire le nombre de volumes, développer le champ des recherches et croiser les sources — banque ADN des corps des disparus identifiés, pedigree des tortionnaires en fuite ou amnistiés, témoignages —, le tout relié aux fichiers des Mères de la place de Mai, dont Elena assurait les mises à jour, et à ceux des Abuelas, qui recherchaient spécifiquement les enfants de disparus. L’agence tournait avec les droits d’auteur de son père, toujours édité à l’étranger, les honoraires que les clients pouvaient payer et des fonds privés ou arrachés aux anciens répresseurs. L’argent de toute façon ne l’intéressait pas beaucoup — on passe son temps à compter celui qui nous manque, et ses pertes à lui étaient sèches, indélébiles.
L’air était humide par la fenêtre, charrié par un vent capricieux qui remontait jusqu’à lui ; Rubén posa son verre sur la table basse, s’assit sur le canapé sixties qui faisait face à la bibliothèque surchargée et décacheta l’enveloppe kraft.
Carlos était bien placé pour décrypter les montages financiers de l’empire Campallo, ses ramifications : spécialiste d’économie politique, le journaliste était aussi membre d’un groupe de pression composé de juristes, d’intellectuels et d’avocats réclamant une CONADEP (une commission nationale semblable à celle des disparus) pour juger ceux qui avaient ruiné l’Argentine lors de la crise de 2001–2002. Le groupe de Carlos mettait spécifiquement en cause les propriétaires fonciers qui, en contrôlant la source principale de devises du pays, avaient bloqué les dollars tirés de leurs exportations et caché leurs revenus réels pour payer moins d’impôts. Liée à la finance, cette oligarchie avait exporté ses énormes excédents de capitaux à l’étranger, spéculant contre le peso et son propre pays, jusqu’à le rendre exsangue.
Eduardo Campallo faisait partie des hommes qui avaient su tirer leur épingle du jeu. Ingénieur et urbaniste de formation, Eduardo avait fait des études aux États-Unis avant de prendre les rênes de l’entreprise familiale au décès prématuré de son père, dont on peut dire qu’il était mort à la tâche. Eduardo avait dirigé Nuevos, une entreprise de construction basée à Buenos Aires, à partir de 1975. L’année suivante, les militaires chargeaient Nuevos de raser les bidonvilles du centre et de bâtir de nouveaux immeubles. Un chantier gigantesque qui avait mis le pied à l’étrier au jeune entrepreneur tout en multipliant ses réseaux. Martínez de Hoz, le ministre des Finances de la dictature et des gouvernements suivants (de Hoz, rebaptisé Hood Robin, car il dépouillait les pauvres pour donner aux riches), avait été formé dans la même école de commerce aux États-Unis que Campallo. Simple accointance idéologique ? Nuevos, qui avec le temps deviendrait STG puis Vivalia, avait quadruplé son chiffre d’affaires durant la dictature avant d’exploser sous les années Menem. Poursuivant sa politique de désengagement, l’État avait alors bradé des terrains viabilisés dans le centre-ville de Buenos Aires, à charge pour Campallo d’y ériger un centre d’affaires — plus-value : deux cents pour cent. Même type d’opération deux ans plus tard avec l’aménagement des résidences de luxe de Puerto Madero, la réfection des anciens docks en lofts avec, là encore, des bénéfices records qui avaient propulsé Campallo dans les hautes sphères économiques. Commissions, transferts d’argent vers des banques off-shore via des sociétés écrans, faux et usage de faux, Carlos et ses amis soupçonnaient Eduardo Campallo d’avoir arrosé la classe politique impliquée dans les affaires en échange de ses largesses.
Campallo avait par la suite diversifié ses activités dans les médias et la communication — il possédait plusieurs journaux, magazines people ou à sensation, une radio privée et des parts dans plusieurs chaînes câblées. La banqueroute de 2001 avait ralenti l’expansion de l’empire Campallo dans le centre de la capitale, mais pas dans la province de Buenos Aires, la plus peuplée d’Argentine : Vivalia avait entre autres construit la résidence ultrasécurisée de Santa Barbara, un countrie entouré de murs à cinquante kilomètres de la ville, avec bretelle d’accès à l’aéroport international réservée aux résidents, gardes armés, aires de sport, services urbains, espaces verts… Campallo côtoyait l’élite d’un pays qui ne manquait pas de prétendants. Certains étaient naturellement devenus ses amis, à commencer par le maire de Buenos Aires, Francisco Torres.