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Quelqu’un l’observait depuis la haie voisine : un homme chétif et dégarni d’environ soixante-dix ans, de petits yeux bleu pâle enfoncés dans un visage cerné, soucieux.

— Vous cherchez quelque chose ? demanda-t-il.

Rubén désigna la maison de l’ancien paparazzi.

— José Ossario, c’est bien ici qu’il habite ?

— Oui.

Le voisin portait des lunettes discrètes, un polo et un short laissant entrevoir des jambes blanches et glabres. Rubén approcha de la haie.

— Vous savez depuis quand il est absent ?

Le petit homme haussa les épaules.

— Plusieurs jours, je crois. (Il le jaugea d’un air curieux.) Vous êtes argentin, n’est-ce pas ?

L’accent de Rubén ne laissait pas de doute.

— Martin Sanchez, se présenta-t-il. Oui, je viens de Buenos Aires.

— Franco Diaz, sourit le voisin derrière le grillage. Botaniste à la retraite… Vous cherchez M. Ossario ? demanda-t-il d’un air engageant.

— Oui. Je travaille pour une agence de recouvrements, mentit Rubén. C’est une histoire un peu compliquée, et… disons urgente.

— Ah ? (Diaz hésita, le sécateur à la main, une lueur d’intérêt dans ses petits yeux rapprochés.) Mais vous devez avoir chaud sous ce soleil, dit-il comme s’il manquait à tous ses devoirs. Entrez donc boire une orangeade, ajouta-t-il avec prévenance, nous serons mieux pour discuter… Vous aimez les fleurs ?

Les coquelicots.

Le septuagénaire ouvrit la grille, ergotant sur le retour du soleil après le coup de vent des précédents jours. Franco Diaz vivait seul dans une maison de bord de mer où il semblait couler la plus paisible des retraites : botaniste émérite — contrairement à celui de son voisin, son jardin était splendide —, il avait installé une mare à nénuphars sur le toit-terrasse de l’ancienne posada, d’où l’on pouvait contempler le río. Une petite crique s’étendait en contrebas, à l’ombre d’un saule pleureur, une plage de terre jonchée de plastiques charriés par les eaux du fleuve. Rubén accepta une boisson fraîche en écoutant le retraité vanter la rareté de ses fleurs, avant d’aborder le sujet qui l’intéressait.

Sentant une certaine distance vis-à-vis de son voisin, Rubén abonda dans le sens du botaniste — José Ossario devait de l’argent à ses clients, une vieille dette concernant une assurance qu’il venait solder. Diaz l’écoutait, la mine pâle, presque mélancolique. Il avoua entretenir des rapports mitigés avec son voisin et, au fil de la conversation, devint volubile : procédurier en diable, Ossario lui avait notamment intenté un procès l’année dernière, pour une sombre histoire de nappe phréatique que Franco polluait avec ses herbicides. Était-ce sa faute si son voisin n’avait pas la main verte, que tout pourrissait chez lui alors que son paradis était en pleine floraison ?!

— Le genre de personnes à attaquer les constructeurs de fours à micro-ondes parce que leur chat a grillé dedans ! résuma le septuagénaire avec une ironie datée.

— Les volets sont clos, observa Rubén. Vous l’avez vu dernièrement ?

— Pas depuis vendredi ou samedi… En tout cas, sa voiture n’est plus là.

— Vous savez s’il a reçu de la visite ?

— Non… Non, je ne crois pas. À vrai dire, mon voisin ne reçoit jamais personne. (Le crâne dégarni de Diaz suait malgré la fraîcheur de la mare.) Une autre orangeade ? s’enquit-il.

— Oui, merci.

Rubén profita que l’aimable retraité filait au rez-de-chaussée pour se pencher vers la maison du paparazzi. C’était une bâtisse assez commune dont le balcon surplombait le río : on apercevait la digue du port de plaisance un peu plus loin, avec ses barques à moteur et ses voiliers qui dodelinaient dans le courant. Les stores de l’étage aussi étaient tirés… Franco Diaz revint sur la terrasse, les mains encombrées de boissons fraîches.

— Vous croyez que mon voisin est parti ? lança le botaniste sans cacher sa curiosité. Je veux dire, définitivement ?

— J’espère que non ! s’esclaffa l’assureur d’un jour. Pourquoi, vous avez des raisons de croire qu’il ait pu s’envoler ?

— Non, pourquoi ? À cause de ses dettes ?

— Vous savez comment sont les gens avec l’argent, insinua Rubén.

Diaz acquiesça dans son orangeade. Lui aussi avait un léger accent argentin. Le visage affable du botaniste se figea alors. Rubén se tourna vers la maison d’Ossario : une voiture venait de s’arrêter dans la rue. Un seul claquement de portière, puis le grincement d’une grille… Le détective prit congé.

Une Honda blanche était garée contre le trottoir. Un modèle récent, semblable à celui de l’ancien paparazzi. Rubén posa la main sur le capot : le moteur était brûlant. Il sonna à l’interphone du numéro 69, attendit une réponse face à la caméra de surveillance. Une voix finit par grésiller.

— Qui êtes-vous ?!

— Calderón, dit-il. Je suis détective et je viens de Buenos Aires. Vous êtes José Ossario, j’imagine…

Rubén montra sa plaque à l’œil panoptique qui le scrutait. Bref silence.

— Comment saviez-vous que j’arrivais aujourd’hui ?

— Je ne le savais pas : je m’entretenais avec votre voisin quand j’ai entendu la voiture, expliqua Rubén. Il faut que je vous parle, c’est important.

— Parler de quoi ?

— Maria Victoria Campallo, dit-il. Je la cherche… Laissez-moi entrer, monsieur Ossario.

Les grésillements durèrent plusieurs secondes. Rubén écrasa sa cigarette sur le trottoir ramolli par la chaleur de l’après-midi. Un déclic libéra enfin la grille. Un jardin de mauvaises herbes menait à la porte entrouverte : il avança jusqu’au perron.

— Vous êtes armé ? l’arrêta Ossario derrière la porte blindée.

Il avait gardé la chaîne. Un coup de talon et elle volait.

— Non, répondit Rubén.

— Moi si.

— N’allez pas vous blesser…

L’homme consentit à retirer la chaînette, laissant le détective pénétrer dans son antre. Le contraste avec la lumière du dehors confina Rubén au noir total, deux ou trois secondes, le temps pour Ossario de jauger l’intrus. Rubén leva les paumes en signe de passivité, localisa l’homme dans son dos.

— Pour qui travaillez-vous ? dit-il en refermant la porte.

— Mon propre compte.

— Ne bougez pas, fit l’homme en le contournant.

Rubén aperçut la lueur d’une arme dans la semi-obscurité. Le rez-de-chaussée abritait un labo photo, un banc de montage…

— Ouvrez les pans de votre veste, ordonna le propriétaire.

Rubén obéit.

— O.K., passez devant moi.

L’escalier menait au salon, dont les stores à demi inclinés filtraient la lumière du jour. Rubén découvrit le visage blême d’Ossario qui le fixait, l’air buté, un revolver à la main. Calibre.32. Il portait un treillis kaki, une chemise et un gilet de safari, des rangers de cuir ; musculeux, crâne rasé, une barbiche et des bajoues de métalleux porté sur la bière, José Ossario semblait plus prêt à la self-attack qu’à l’autodéfense.

— Je peux fumer ou les détecteurs vont nous coller une amende ? fit Rubén.

Ossario goûta peu l’esprit du détective.