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Rubén gagna la rive, à bout de forces, et se traîna jusqu’au carré de plage qui précédait le ponton. Un sang tiède coulait de sa gorge tandis qu’il haletait. Il manquait d’oxygène, de repères ; la tête lui tournait. Il ruisselait d’eau et de boue sur le sable humide, le corps encore tremblant après l’attaque. Il s’assit parmi les bouts de plastique et de coquillages, les poumons douloureux après sa trop longue immersion.

— Ça va ? lança un pêcheur depuis sa barque.

Il ne répondit pas. Un relent de vase pataugeait dans sa bouche, et la peur panique redescendait le long de ses jambes. Rubén eut un haut-le-cœur et vomit un liquide noir sur les éclats nacrés des coquillages.

Les salopards avaient failli le tuer.

12

Parmi les cinq cents bébés volés durant la dictature, beaucoup n’étaient pas répertoriés à la BNDG, la banque génétique. La plupart de leurs parents n’avaient jamais réapparu, pulvérisés à la dynamite, brûlés dans des centres clandestins, incinérés dans les cimetières, coulés dans le béton, jetés des avions : sans corps exhumés ni recherchés par les familles, ces enfants resteraient à jamais des fantômes.

On confiait les bébés à des couples stériles proches du pouvoir, officiers, policiers, parfois même aux tortionnaires, faux documents à l’appui. Apropiador : c’était le nom donné aux parents adoptifs. Les listes d’attente étaient longues, les passe-droits de mise. Les apropiadores attendaient qu’une prisonnière accouche sous X avant de récupérer la chair de ses entrailles. Que la mère soit liquidée après avoir donné la vie n’était pas leur problème : ces bébés faisaient partie du « butin de guerre ».

Sauf que, illégalement appropriés, ces enfants n’avaient pas accès à leur histoire : on la leur avait volée. Les hommes et les femmes qui, trente-cinq ans plus tard, avaient un doute sur leurs origines pouvaient s’appuyer sur la CONADEP, organisme chargé de rechercher l’identité des disparus. En apprenant la vérité sur leurs origines, l’affection l’emportant souvent sur l’affliction, beaucoup passaient l’éponge sur le passé et renouaient, le cas échéant, avec leur famille d’origine — grands-parents, oncles, cousines. Dans tous les cas, ces enfants subissaient un véritable séisme psychique : filiation détournée, transmission coupée, les liens qui unissaient ces bébés volés à leurs parents adoptifs étaient établis sur la base du mensonge et du crime. Ils ne pouvaient pas aimer, espérer, construire ou progresser dans leur vie d’adulte, le mensonge s’insinuait partout, opacifiait les esprits et les actes, contaminait les sentiments.

Les Grands-Mères ne s’y étaient pas trompées, ouvrant une cellule psychologique pour aider ces enfants à surmonter le traumatisme. Elles avaient ainsi retrouvé plus d’une centaine d’entre eux : Maria Victoria Campallo faisait partie des quatre cents enfants encore perdus dans la nature. Elle et Luz/Orlando, le frère qu’elle recherchait…

Rubén avait trouvé une place in extremis dans la dernière navette pour Buenos Aires. Son portable n’avait pas supporté le séjour dans l’eau, les remarques à l’Immigration uruguayenne et l’humeur massacrante qu’il traînait depuis son plongeon forcé dans le río n’avaient pas arrangé ses envies de meurtre.

Il finit par joindre Anita sur le bateau qui le ramenait en Argentine : et ce fut pire.

*

La réserve écologique de Buenos Aires bordait le Río de la Plata, déversoir d’eaux boueuses dans l’océan. Bosquets inextricables, marais infestés de moustiques, flamants roses et macareux à la pêche donnaient un aperçu de ce que les premiers conquistadors avaient trouvé en débarquant ici cinq siècles plus tôt. Adossée au Puerto Madero, la réserve était séparée du quartier des affaires par une simple avenue plus ou moins en déshérence ; le crépuscule flambait sur le reflet des buildings quand la patrouille d’Anita Barragan arriva la première sur les lieux.

Novo, le stagiaire du moment, conduisait la Fiat bicolore de la brigade d’intervention. Casquette et uniforme vert, mal fagoté, Jarvis, le gardien du site, faisait chaque soir sa tournée pour chasser les petits malins qui aimaient pique-niquer à la fraîche et fumer des pétards en jouant de la musique : c’est lui qui avait trouvé le corps, et aussitôt appelé le 911.

La Fiat cahota sur la piste caillouteuse qui serpentait dans le bout de jungle et stoppa en vue de l’océan.

— C’est là, fit Jarvis.

La rive se situait à une vingtaine de mètres en contrebas, après le bosquet d’acacias. Ils abandonnèrent le véhicule de police sur le bas-côté et finirent le chemin à pied. De grands roseaux préfiguraient les tours de la ville, qu’on apercevait au loin. Ils affrontèrent une nuée de moustiques particulièrement collants au soleil déclinant, se frayèrent un passage à travers les arbres rabougris et atteignirent la plage, un bout de terre sale où les branchages se mêlaient aux déchets divers.

Une eau marronnasse clapotait à petites poussées huileuses, exhalant une doucereuse odeur de pourriture. La dépression qui avait frappé la côte argentine avait modifié les courants ; des centaines de bouteilles de plastique avaient dérivé sur les plages et les berges, charriant moules et coquillages vides dans l’estuaire. Anita marcha jusqu’au rivage, pleine d’appréhension, et vida ses poumons pour affronter la Mort… Le corps baignait parmi les sacs plastique et les algues, le haut du crâne arraché. Un pantalon de toile bleu, un tee-shirt, pas de chaussures. Une femme, d’après les touffes de cheveux bruns tout emmêlés de sable et de parasites qui sautaient çà et là. Un cadavre gonflé, méconnaissable. Anita frémit en se penchant sur le visage : agglutinés autour des yeux, des dizaines de bulots finissaient de lui ronger les orbites… L’odeur se fit plus prégnante ; l’inspectrice ne savait plus par quel bout la regarder, si elle pouvait encore la regarder, cette pauvre femme au crâne décalotté, à demi dévorée par la mer.

Novo se tenait à distance, occupé par le tiraillement de ses boyaux, le gardien avait détourné les yeux vers le bosquet. Anita s’accrocha à ses tripes. Elle croyait avoir vu le pire en ramassant des cadavres calcinés, mais le pire aussi était sans limites. Elle pensa à son chat pour faire diversion, ravala la salive qu’elle n’avait plus, oublia les émanations putrides, les moustiques qui la harcelaient et s’accroupit dans la vase. Le macchabée avait dû séjourner plusieurs jours dans l’eau pour être dans cet état. Le haut du crâne avait été scalpé, une blessure nette, sans doute provoquée par l’hélice d’un bateau. La vision du visage était difficilement supportable avec ses orifices grouillants de bulots, mais le cou était intact… On devinait un tatouage sous l’oreille : un petit lézard qui grimpait vers son lobe.