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L’inspectrice se redressa, des sueurs froides le long de l’échine. Anita avait déjà vu ce tatouage quelque part. La photo numérique de Rubén. Maria Victoria Campallo : elle avait le même petit lézard sous l’oreille…

*

Un sandwich huileux dégoulinait sur la chemise d’Alfredo Grunga. El Toro connaissait la ville comme sa poche pour l’avoir arpentée en Ford Falcon — le bon vieux temps comme on disait, du moins celui qu’ils évoquaient sans se lasser. Assis à ses côtés, el Picador tripatouillait les stations de radio à la recherche d’une chanson d’amour, pour se détendre… Pas mal de trafic sur l’artère principale de Buenos Aires : les employés rentraient chez eux, confiants dans leur vie fonctionnaire, leur famille, leur quotidien rapiécé.

O divina… Toda, toda mia…

Le Picador avait trouvé la station adéquate. Il adressa un sourire anguleux à son compère qui, au volant du van aménagé, achevait son empanada au fromage : la sueur coulait sur ses joues molles, comme la graisse sur sa chemise encore à peu près blanche — quel porc, ce Toro — ho, ho, ho !

— Baisse-moi cette connerie de musique ! gronda le chauve à l’arrière.

Parise connaissait les énergumènes et il s’agissait de ne pas se gourer cette fois-ci.

Membre historique de la triple A (l’Alliance Anticommuniste Argentine), Hector Parise faisait partie du groupe d’hommes qui avait attendu le retour de Perón à l’aéroport d’Ezeiza en 1973, quand deux millions de personnes s’étaient précipitées pour accueillir le vieux héros. Embusqués aux abords de la tribune officielle, Parise et son équipe avaient tiré dans le tas, comme à la foire, concentrant le feu sur les Montoneros, les militants les plus virulents. Treize morts, quatre cents blessés, le Boeing de Perón détourné vers une base militaire et une panique épouvantable qui allait annoncer le divorce du général avec l’aile gauche de son parti — le 1er mai, depuis le balcon de la Casa Rosada où les Montoneros étaient venus en masse lui porter leur soutien, Perón les avait traités d’« imbéciles imberbes », de « traîtres », de « mercenaires ». Un coup parfaitement orchestré puisque Perón allait mourir deux mois plus tard, laissant le pouvoir à sa femme, une danseuse raspoutinée par López Rega et ses escadrons de la mort, dont Parise faisait partie — le début de la curée, qui allait provoquer le coup d’État de Videla.

De l’histoire ancienne.

Avenida Independencia. Le Toro essuyait ses doigts sur sa chemise quand Parise s’agita à l’arrière du van — il mesurait près de deux mètres et chaque mouvement secouait l’habitacle.

— La première à gauche, ordonna-t-il.

*

Miguel avait opté pour une robe fourreau blanche sous un manteau cintré et évasé qui mettait en valeur ses chevilles — le travesti avait un goût fétichiste pour les escarpins, qu’il portait plus petits que ses pieds pour les « rétrécir ». Sa tenue de coming out. On allait rire, ou pleurer, qu’importe. Le show au Niceto avait tout changé. La magie de la scène, qui vous serre les entrailles et vous libère. Après sa folle nuit passée à danser, à rire et à boire avec d’autres artistes, Paula avait compris que sa vie était en train de basculer. Un bonheur arrivant plus beau accompagné, Gelman et les performeurs du Club 69 l’engageaient pour la tournée à Rosario et d’autres dates se profilaient, de Mendoza jusqu’à Santiago. Le choc avait été frontal, la réponse urgente (ils partaient le surlendemain), la décision, dès lors, définitive : Miguel abandonnerait le tapin sur les docks pour la vie d’artiste. Il remplacerait sa dent cassée et pourquoi pas, un jour, il changerait de sexe, de nom, d’existence, loin de sa mère qui lui bouchait l’horizon. Miguel allait devenir Paula, comme le papillon quittait sa chrysalide : pour toujours…

Le travesti regarda sa montre, un petit cadran rose bonbon qui soulignait les liserés de sa robe : c’était l’heure de fermer et le rideau métallique était déjà tiré sur la blanchisserie. Miguel fit claquer ses talons dans la venelle qui menait à l’arrière-boutique (« l’entrée des artistes », comme il l’appelait), le cœur battant — allez, ma vieille, s’encouragea-t-il, sois un homme, pour la première et la dernière fois de ta vie !

À peine eut-il poussé la porte qu’un cri l’accueillit.

— Le voilà ! sursauta Rosa sur son fauteuil. Aah ! Aaahh !!!

La vieille femme faillit s’étouffer en découvrant son fils ainsi accoutré, se rattrapa aux accoudoirs comme si le diable lui faisait pousser des ailes et serra sa couverture à carreaux entre ses poings faméliques.

— Comment oses-tu ?! le maudit-elle en le fusillant du regard. Comment oses-tu, démon ?!

Rosa n’était pas seule dans l’arrière-boutique de la blanchisserie : un homme en soutane l’accompagnait, un quadragénaire au sourire mou et en col blanc. Le frère Josef sans doute, dont la bigote lui rebattait les oreilles.

— Tu as amené des renforts ? s’enquit Miguel à l’intention de sa mère.

— Regardez-le, frère Josef ! Vous voyez la maladie qui est en lui ! Il faut l’exorciser ! Oh, Seigneur !

— Allons, allons… (Le prêtre tapota le bras fané de son ouaille.) Calmez-vous, Rosa.

Miguel secoua la tête sous sa perruque, dépité, presque amusé par la situation.

— Quelle honte ! Regardez sa tenue de clown homosexuel ! Faire ça à sa mère ! Devant vous, frère Josef ! Et ça le fait rire en plus ! Frère Jo…

— Je vous en prie, Rosa, tempéra l’homme. Calmez-vous et laissez-moi parler à votre fils.

Son air paternaliste puait le complot à plein nez : Miguel était fatigué de ces histoires.

— Je n’ai rien à vous dire, mon vieux, fit-il pour couper court. C’est à ma mère que je veux parler, pas à vous.

— Malotru !

— Laissez-le s’exprimer, Rosa. Votre fils a des choses importantes à vous dire. Parlez, mon fils. Je suis là pour vous aider, vous et votre pauvre maman…

Le prêtre de l’Immaculada Concepción portait de petites lunettes discrètes sur un visage pâle et effacé qui transpirait la bonté du Christ. Miguel passa les mains sur les plis de sa robe, haussa les épaules.

— Soit… (Il souffla pour prendre son élan.) Maman, je suis venu te dire que je fais mes valises. Je quitte la maison. J’ai trouvé un travail dans une revue de travestis : on part dans deux jours à Rosario, en tournée mondiale, et je ne reviendrai pas. Du moins plus ici. Je me fiche de ce que tu peux penser, étant donné que tu n’as jamais pensé à moi, mais toujours à toi. Je ne t’en veux même pas. Si papa avait vécu, on n’en serait pas là. C’est trop tard de toute façon. Dorénavant, Miguel s’habillera en Paula, que ça te plaise ou non. Tu ne m’as jamais aimé, enchaîna-t-il, lui coupant l’herbe sous le pied : petit déjà je faisais tout de travers. Tu me reprenais tout le temps, comme pour me faire étouffer, comme si je n’étais pas celui que j’aurais dû être, eh bien tant pis. Aujourd’hui je m’en vais. Je me casse. Je disparais !