— Quoi ?
— Oui, maman, j’en ai assez de vivre dans la naphtaline, à t’entendre me traiter de malade en prenant tes grands airs d’autruche. Je ne suis pas venu te demander ton autorisation ou ton avis, je suis venu chercher mes affaires. Je reviendrai t’aider à l’occasion, si tu le veux.
— Égoïste ! glapit Rosa.
— Oui. En attendant, je m’en vais vivre avec des gens qui m’aiment comme je suis.
— Imposteur !
— C’est ça.
— Imposteur ! s’égosilla la vieillarde. Tu me fais honte, débauché ! Tu veux ma mort, avoue ! Quelle honte j’ai, mon Dieu, quelle honte !
— Miguel, s’interposa le prêtre, pourquoi quitter ta mère si subitement ? Il est arrivé quelque chose dernièrement, n’est-ce pas, qui aura forcé ta décision…
— C’est marrant, remarqua-t-il, c’est quand on devient libre que les gens se mettent à croire qu’on débloque. Tu sais quoi, frère Josef ? Puisque toi et ton Dieu vous êtes si fortiches, c’est vous qui allez vous occuper de ma mère.
— Miguel, rétorqua le prêtre d’un ton solennel, si j’étais toi je parlerais… Ta mère m’a entretenu d’une visite la semaine dernière : tu étais présent ?
— Imposteur, ruminait Rosa en gobant une pastille de la boîte qu’elle tenait sous sa couverture. Tu n’as toujours été qu’un imposteur…
— Quelle visite ? releva Miguel.
— Une femme, répondit le frère. Elle a remis un document à ta mère, un document important. Rosa dit qu’elle ne se souvient plus où elle l’a mis mais tu dois le savoir : c’est toi qui t’occupes des papiers, n’est-ce pas ?
Sa voix conciliante sonnait aussi faux qu’un rééchelonnement de dettes. Miguel se tourna vers sa mère mais son regard déteint s’était perdu dans l’abîme de sa folie.
— Écoute, dit-il, je ne sais pas ce que t’a raconté ma mère mais tu vois comme moi que ça ne tourne plus rond dans sa tête.
Rosa piochait dans sa boîte, les cheveux fous sortis par mèches du chignon, répétant d’une voix morne :
— Imposteur… Imposteur…
Le prêtre se dandina devant la table de repassage.
— Miguel, insista-t-il, c’est très important : je dois savoir si tu as vu le document remis par cette femme.
— Bon Dieu, s’emporta le travesti, mais de quoi tu parles ?!
Il y eut un moment de flottement dans l’arrière-boutique. Le frère Josef suait maintenant à grosses gouttes sous sa chasuble. Il s’approcha de Miguel et, sur le ton de la confidence, glissa à son oreille :
— Ta mère ne t’a pas dit ?
— Dit quoi ?!
— Eh bien… qu’elle n’était pas ta mère.
Miguel fronça ses sourcils finement épilés.
— Comment ça, pas ma mère ?
— Tu devrais me dire la vérité, Miguel, conjura le prêtre à voix basse.
— Quelle vérité ?! Maman ! s’écria-t-il en se tournant vers la blanchisseuse. Qu’est-ce que tu es encore allée raconter ?!
— C’est toi qui es malade ! Imposteur !
Tout se mélangeait dans sa tête, le passé, le présent, jusqu’alors soigneusement cloisonnés.
— C’est quoi, cette histoire ? lâcha son fils. Comment ça, tu n’es pas ma mère ? Maman, c’est vrai ? Tu n’es pas ma mère ?… Maman, putain, réponds-moi !
Mais la vieille femme mâchouillait sur son siège d’infirme, son regard prédateur fixant une proie imaginaire. Miguel secoua la tête, déconcerté.
— Bon, ça suffit, gronda alors une voix dans leur dos.
Un géant au crâne nervuré fit irruption dans la pièce, suivi par deux hommes peu ragoûtants, un brun râblé à la nuque épaisse, ventru mais taillé dans le roc sous un costard douteux, et une espèce de vieux beau gominé au regard hautain de celui qui au fond n’a rien à dire. Miguel recula contre la table à repasser : les trois hommes se tenaient cachés dans le magasin, le rideau de fer était tiré et leurs têtes fripées faisaient presque peur.
— Qui êtes-vous ? leur lança-t-il. Qu’est-ce que vous faites là ?!
Parise se posta devant la porte de la réserve, coupant toute retraite.
— Ta mère ne t’a rien dit ? demanda-t-il, une lueur malsaine dans les yeux.
Miguel eut soudain très chaud dans sa robe blanche.
— Dit quoi ?! chevrota-t-il.
Personne ne fit plus attention à Rosa Michellini. En retrait, le frère Josef ruisselait.
— C’est toi qui as le document ? relança le géant chauve.
— Quel document ? Je ne comprends rien à votre histoire ! se défendit Miguel. (Il frémit malgré lui devant le regard inquisiteur.) Qui… qui êtes-vous ?
Parise se tourna vers le Toro, cube de muscles aux yeux globuleux qui enfilait des gants de plastique et un bonnet de douche.
— On se dépêche.
Miguel ravala sa salive en voyant l’arme étrange braquée sur lui. L’impulsion électrique le mordit à l’épaule, deux harpons reliés à un fil qui le pétrifièrent. Le travesti eut à peine le temps de crier : poupée chargée de volts, Miguel croisa une dernière fois le visage défait de sa mère avant que le sol ne se rapproche à toute vitesse.
— Qu’est-ce que…
Parise posa la lame de son cran d’arrêt sur le cou flasque de Rosa.
— Ferme-la, vieille chouette, la prévint-il, ou je te cloue au mur. Pigé ?
La pauvre resta statufiée de peur, les mains crispées sur sa précieuse boîte de pastilles. Son fils gisait près de la table de repassage, agité de soubresauts. Le Toro s’accroupit pour empoigner la femmelette pendant que le Picador tirait le rouleau d’adhésif. Miguel sentit le contact du carrelage contre sa joue, le souffle rauque des hommes qui l’entravaient, incapable d’articuler ni d’opérer le moindre mouvement.
— J’amène le van à hauteur, annonça le Picador.
— O.K.
Parise s’agenouilla au chevet du trav’, maintenant pieds et poings liés.
— C’est toi qui as averti Ossario ?
— N… N…
— C’est pas ta mère, alors qui ?!
Miguel secoua la tête, en signe d’impuissance. Le géant se tourna vers la blanchisseuse qui, depuis son fauteuil, le fixait d’un œil maléfique : la terreur semblait l’avoir claquemurée dans son monde d’anges morts et de furies divines, démasquée par ses mensonges ou ne pouvant les entendre. Parise grommela — ils avaient fouillé l’appartement sans rien trouver.
— Je crois qu’il ne sait rien, intervint le frère Josef en désignant le travesti à terre. Il… il me l’aurait dit.
Le talkie-walkie crachouilla dans la poche du chef d’équipe : la voie était libre. Il adressa un signe au Toro, qui cala le « paquet » saucissonné sur son épaule — une plume, comme la fille Campallo et le trav’ de l’autre nuit, qu’ils avaient pris pour un autre… Rosa lâcha sa boîte de pastilles, qui roulèrent contre les plinthes, et sursauta sur son fauteuil, comme frappée par la foudre.
— Qu’est-ce que vous faites à mon fils ?! Lâchez-le ! (Elle brandit sa canne hérissée en direction des deux hommes.) Lâchez-le, Démons !
Le Toro pouffa de rire devant ses pauvres moulinets.
— C’est mon fils ! postillonna Rosa, le menton luisant de bave. Mon fils !
La blanchisseuse frappa le vide, manqua de basculer en avant, repartit à l’attaque avec l’énergie du désespoir.