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— Dieu tout-puissant ! Dieu tout-puissant !

Parise saisit le foulard du trav’ qui traînait à terre et contourna le fauteuil roulant : d’un tour de main, il arracha la canne qui tentait de l’éborgner et l’envoya balader à l’autre bout de la pièce.

— Dieu tout-puissant ! Dieu tout…

Il captura le cou maigre de la vieillarde, serra le foulard sur sa glotte. Rosa se débattit sur le siège, suffoqua vite devant la poigne du tueur. Il fallait cinq minutes pour étouffer quelqu’un, beaucoup moins en lui cassant le cou. Parise banda ses muscles, serra de toutes ses forces, tremblant sous l’effort : Rosa émit un long râle d’agonie, les yeux sortis de leurs orbites. Les vertèbres cédèrent dans un bruit d’osselets. La tête retomba, à jamais inerte, sur sa blouse à fleurs.

Parise relâcha son étreinte, la chemise trempée de sueur. Ça puait la lessive et la mort dans la boutique, les autres attendaient dans le van : il était temps de filer. Le chauve eut un ultime rictus pour la momie ébouriffée sur son fauteuil, la langue pendant comme un serpent rose, une bave grumeleuse coulant sur le menton…

Vieille sorcière.

*

Jana n’avait pas dormi de la nuit. L’esprit à rien, même pas à sculpter : ça ne lui arrivait jamais. Elle avait commencé à polir les angles des cratères sur le socle de béton, aiguisé les tiges d’acier pour insérer les tissus aux couleurs des nations autochtones dans les territoires dévastés, mais le souvenir de cette nuit bousculait ses maigres certitudes. Sculpteur, celui qui fait vivre… Rubén avait posé sa main chaude sur la cambrure de ses reins, d’une étreinte il l’avait presque soulevée de terre pour la nicher contre son sexe, du haut d’un rêve où ses yeux dégageaient les comètes, il lui avait donné le baiser le plus sensuel de sa vie, avant de la planter comme une conne, devant l’aviateur au sourire déboulonné… À quoi il jouait ? Lui réservait-il un traitement électrochoc ou se comportait-il ainsi avec toutes les femmes ? Jana ne savait plus quoi penser. Le monde avait changé d’axe, de couleur — gris anthracite, poudré de myosotis. Elle était tombée dans le piège. Comment s’en sortir ? Désirait-elle même en sortir ? Paula était passée à sa « loge » en fin de matinée, elle aussi tourneboulée après sa folle nuit au Niceto, et avait tout de suite remarqué que quelque chose ne collait pas dans le regard de la Mapuche.

— Toi, ma vieille, tu es amoureuse !

Jana avait haussé les épaules.

— Bof.

— Bla-bla-bla ! Tu as les yeux qui brillent, ma beauté ! Alors, il t’a fait quoi ? Vous vous êtes embrassés ?

— À peine.

— Vous avez couché ensemble ?! s’était-elle emballée. Alors, raconte !

— Tu vois Fukushima ? C’était pareil, tout pourri.

— Je te crois pas, petite kamikaze ! Ah ah ! (Elle riait en brassant l’air du hangar.) Tu es amoureuse, Jana : c’est formidable !

Tu parles. Elle n’avait pas réussi à dormir, à peine à travailler, maintenant le sol était jonché d’outils que fixaient d’un œil torve ses monstres alambiqués, Paula était partie chez sa mère avec la Ford et Jana ne savait plus que faire de ses sentiments… Elle préparait un café pour passer le goût des nuits blanches quand un bruit de moteur résonna dans la cour, bientôt suivi d’un claquement de portière. Jana redressa la tête, suspicieuse — personne ne venait jamais ici. Des pas dans l’herbe approchèrent de la porte coulissante, restée entrouverte. Rubén Calderón entra dans l’atelier, loin d’arborer la prestance de la veille au soir : sa belle veste noire, sa chemise, ses bottes courtes italiennes, tous ses vêtements étaient encore imbibés de boue.

— Tu me fais de la concurrence ? lança-t-elle.

Rubén oublia de sourire. Ses cheveux étaient poisseux et une méchante cicatrice courait le long de sa gorge — une fine plaie rouge et rectiligne, où les croûtes de sang commençaient à coaguler.

— Qu’est-ce qui se passe ? s’assombrit Jana. C’est quoi, cette cicatrice ?

— Des types me sont tombés dessus, dit-il, à Colonia. Ceux qui ont tué Luz et Maria Campallo.

— Qui ?

— On vient de retrouver son cadavre dans la réserve écologique. Morte depuis plusieurs jours apparemment, elle aussi…

Jana le regardait comme s’il sortait de terre.

— J’ai parlé à un type à Colonia, enchaîna-t-il, Ossario, un ancien paparazzi en possession de documents compromettants. Maria Campallo serait une fille de disparus. Votre copain Luz/ Orlando aussi. On l’a échangé avec un autre nourrisson né en détention, Rodolfo, l’actuel frère officiel de Maria, pour des raisons médicales. Dans tous les cas, la famille Campallo est impliquée dans le vol des enfants. Ossario n’a pas eu le temps de m’en dire plus ; il a été tué dans l’attaque de sa maison. Les tueurs étaient en planque. J’ai juste pu m’échapper.

Jana le fixait toujours, dépassée — trop d’informations à la fois.

— Il faut que tu nettoies ça, dit-elle en désignant l’affreuse blessure à son cou.

— Je l’ai fait sur le bateau.

— Avec quoi, de l’eau de mer ?

— Ça va aller.

— On ne dirait pas.

Rubén alluma une cigarette du paquet acheté sur la navette, pensif.

— Qu’est-ce que tu comptes faire maintenant ? demanda Jana.

— Convaincre les parents d’Orlando de témoigner. Eux aussi sont des voleurs d’enfant : ils peuvent raconter ce qui s’est passé à l’ESMA, l’adoption illégale, l’échange des bébés, faire plonger Campallo et les gens qui les protègent…

Jana resta dubitative.

— Il y a une chose qui ne colle pas dans ton histoire, dit-elle bientôt.

— Quoi ?

— Orlando : il avait vingt-cinq ans quand on l’a tué sur les docks.

À ces mots, le regard de Rubén se figea.

— Oui, poursuivit-elle, il était trop jeune pour avoir été adopté pendant la dictature… Le type de Colonia t’a raconté des craques.

Rubén se remémora les paroles d’Ossario au sujet du frère disparu, la recherche de sa sœur quand elle avait appris son existence, jusqu’aux docks de La Boca où traînait le travesti… Il blêmit tout à coup.

— Le fils de la blanchisseuse, il a quel âge ?

— Trente-quatre ans, répondit sa copine.

L’âge qu’avaient aujourd’hui les enfants de disparus.

— Merde.

Jana ravala sa salive : elle aussi commençait à comprendre.

— Ce n’est pas Orlando Lavalle le frère que recherchait Maria, fit-il dans un souffle. Les tueurs l’ont enlevé avec Maria en sortant du club de tango, mais ils se sont trompés de travesti…

On avait mélangé les dés, mis les cartes à l’envers, interverti les réponses : c’était Miguel le frère de la photographe, pas Luz. Voilà pourquoi elle l’avait appelé l’autre nuit, voilà la chose si importante qu’elle voulait lui révéler avant qu’on l’assassine. Miguel avait été adopté pendant la dictature.

*

Jana tremblait de rage sur le siège de la voiture : la mère de Miguel était du poison brut. C’était elle l’apropiador, et non les parents d’Orlando, elle qui, avec son mari soldat, avait accepté le marché sordide de la riche famille Campallo. Que Rosa Michellini ait eu le choix ou non la laissait de marbre : son mari mort au combat, la perverse s’était vengée sur leur fils adoptif, comme si elle le tenait responsable de ses malheurs — la disparition du héros-complice, l’orientation sexuelle de Miguel, son état de santé. À rebours tout s’expliquait. Voilà pourquoi le désaxé se sentait si seul, incompris et méprisé : il lui manquait sa sœur, ses parents, son identité, l’origine même de sa vie.