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La douche s’arrêta enfin. Un mauvais rêve.

Rubén réapparut bientôt, pieds nus, vêtu d’un pantalon noir sans ceinture et d’une chemise prune qui moulait les muscles de ses épaules. Elle se sentait minable avec son short élimé, son débardeur et ses vieilles Doc, comme si leur différence d’âge jouait en sa défaveur. Il remplit un verre d’eau fraîche au robinet et lui tendit un cachet.

— Prends, dit-il. Ça va t’aider à tenir le coup.

— C’est quoi ?

— Un relaxant.

— Je n’ai pas envie de me relaxer.

— Et moi je n’ai pas envie de te voir dans cet état… S’il te plaît.

Son regard était de nouveau amical. Jana avala le comprimé avec le verre d’eau, sans voir qu’il la couvait des yeux. Elle pensait toujours à Paula, à ses rêves de paillettes qui s’écroulaient, à leur nuit blanche qui virait au cauchemar.

— Ça t’arrive souvent ? se ressaisit-elle.

— Quoi ?

— D’éventrer des vieilles femmes.

— Non… Toutes ne sont pas aussi siphonnées.

Une pommade cicatrisante luisait sur sa blessure ; Rubén se dirigea vers le bar, prépara un pisco sour.

— Il vaut mieux que tu ne rentres pas chez toi, dit-il en mélangeant les ingrédients. Reste ici pour ce soir… Après on avisera.

Un bus de nuit fit trembler les vitres de l’agence. Il remplit une coupe à ras bord, alluma une cigarette et jeta un œil aux morceaux de papier étalés sur le bureau. Ils étaient presque secs. Ses cheveux gouttaient sur son cou meurtri. Poc, poc, une pluie de larmes sur ce qui leur arrivait.

Elle approcha.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Un puzzle… Enfin, ce qu’il en reste.

Des pans d’écriture avaient disparu sous l’effet de l’acide gastrique, mais la densité des boulettes avait sauvegardé une bonne moitié du contenu.

— Comment la vieille s’est-elle retrouvée en possession de ces papiers ?

— Par l’intermédiaire de Maria Victoria, j’imagine. Ou d’Ossario. À moins qu’elle les ait gardés depuis l’époque de l’adoption, qu’elle ait cherché à les détruire… C’est ce qu’on va voir.

Rubén entama la reconstitution du document sous la lumière en douche de la lampe Art déco, Jana en ombre portée. Il ne savait pas quand la démente avait commencé à ingurgiter ces précieux papiers, combien de morceaux il lui manquait : il tissa sa toile, laborieusement, ajustant une à une les pièces du champ d’îles répandues sur la table. Les minutes passèrent, étranges. Jana bâilla malgré elle.

— Tu peux dormir dans ma chambre, si tu veux, dit Rubén. J’en ai pour un moment je crois…

La sculptrice tombait de sommeil. L’effet du cachet sans doute, la fatigue accumulée ou les nerfs qui se relâchaient.

— Et Miguel, dit-elle tout bas. Tu crois qu’ils vont le faire disparaître, lui aussi ?

— Comme tous les témoins de l’affaire, répondit-il d’une voix qui se voulait neutre. Tu en fais partie.

— Toi aussi.

— Oui. Mais je ne vais pas te lâcher comme ça.

Jana n’était pas sûre que ce soit rassurant. Ils ne s’étaient pas touchés depuis leur baiser au pied de l’aviateur, il y a trois siècles. Rubén ne prêtait plus attention à elle, absorbé par le jeu de chaises musicales du puzzle. Des noms apparurent bientôt, des lieux, puis un écusson aux armes de l’ESMA. Une fiche signalétique, comme il l’escomptait. Celle qu’Ossario avait montrée à Maria Campallo comme preuve de son adoption ? Comment l’ancien paparazzi s’était-il procuré pareil document ? Il poursuivit sa tâche sans plus ressentir de fatigue : le sommeil avait fui, le monde disparu dans un gouffre qui le ramenait trente-cinq ans en arrière. Il fit pivoter les débris, établit des jonctions. L’appartement était silencieux, à peine perturbé par la rumeur de la circulation sur l’autoroute aérienne, au-delà du carrefour maudit. Jana s’était recroquevillée sur le canapé, sans même ôter ses Doc. Une heure encore passa avant qu’il n’obtienne un résultat cohérent.

Il n’y avait pas une, mais manifestement trois pages d’un même document : trois photocopies mal imprimées d’une fiche de renseignements établie à l’ESMA, datée de l’été 1976.

Rubén bâtit un premier scénario d’après les éléments dont il disposait. Ossario avait contacté Maria Victoria pour lui montrer la fiche d’internement qui accablait ses parents adoptifs dans le but de la faire témoigner à son « Grand Procès », mais la photographe n’avait pas suivi les instructions du paranoïaque : elle avait retrouvé la trace de la blanchisseuse à qui était échu son frère biologique, une copie du document pour preuve. Miguel absent, sa mère avait gardé la copie en promettant sans doute de la montrer à son fils, de se confesser à lui, seul à seul. Maria avait dû douter de la parole de la vieille folle : poursuivant ses recherches en interrogeant les gens du quartier, on l’avait envoyée sur les docks de La Boca, où le fils travesti de la blanchisseuse tapinait depuis des années. Maria était alors tombée sur Luz/Orlando, et l’avait emmenée ou lui avait donné rendez-vous au club de tango sans savoir que les tueurs la pistaient. On les avait enlevés à leur sortie…

Rubén gambergeait devant les fragments du puzzle reconstitué. Il y avait des trous, des noms, des dates ou des lieux caviardés par le séjour dans l’estomac, mais on y trouvait l’organigramme des militaires impliqués dans l’enlèvement et la séquestration des parents de Maria Victoria. Leur nom était lisible : Samuel et Gabriella Verón. Celui d’Eduardo Campallo aussi figurait sur le document : on lui avait confié les enfants le 21/09/1976… Le détective resta un moment penché sur la lumière du bureau, troublé. Malgré son état, jamais il n’avait vu une fiche d’internement aussi précise : noms, dates, mouvements, tout y était soigneusement consigné. Il lui faudrait des heures pour en faire l’inventaire, répertorier l’identité des coupables et de leurs complices, les comparer à ses fichiers… Non, cette fois-ci, il ne s’en sortirait pas seul. Il lui fallait de l’aide. Carlos, Anita, les Grands-Mères…

De vieux fantômes rôdaient dans l’agence quand il releva la tête. Jana s’était endormie sur le canapé rouge du salon. Elle était là, à deux mètres à peine, shootée par le cachet. La courbe de ses jambes brunes luisait à l’ombre de la lampe Art déco, l’amorce de son visage, ses cheveux répandus sur l’accoudoir… Ses pieds nus glissèrent sans bruit jusqu’au sofa où elle cuvait son malheur. La Mapuche, recroquevillée en chien de fusil, tenait les bras serrés sur sa poitrine, mais son visage endormi était celui d’une enfant. Une boue de larmes perla à ses paupières, remontée de l’inframonde. Rubén s’agenouilla au chevet du petit ange et, du bout des doigts, caressa son front.

Ma douce… ma douce petite sœur…

DEUXIÈME PARTIE

LE CAHIER TRISTE

1

Franco Diaz eut les larmes aux yeux en voyant les majestueux ombus s’élever dans le ciel argentin — des arbres que la botanique classait parmi les herbes géantes, typiques de la pampa. Le retraité de Colonia ne les avait pas revus depuis combien : quinze ans ?

Fervent catholique, patriote, Franco Diaz était un homme de principes — ne pas regretter, ne pas trahir. Pendant près de trente ans l’armée argentine avait été sa maîtresse exclusive, exigeante, fidèle. Une famille, c’était bon pour les civils. Mais avec l’âge, sa retraite anticipée lui assurant une pension confortable, Franco avait commis l’idée de vieillir avec une femme — une femme douce et soumise, comme sa mère, qui n’aurait qu’à respecter l’ordre des choses pour suffire à son bonheur. Rien de compliqué, croyait-il. Il s’était retiré à Colonia del Sacramento, le port uruguayen qui faisait face à Buenos Aires, espérant trouver chaussure à son pied. Il avait dû déchanter. L’ancienne ville coloniale recevant essentiellement des touristes ou des familles en short et avec appareils numériques, les femmes libres dans ses âges étaient rares ou surveillées, voire athées, si bien que, le temps succédant aux expériences épisodiques ou malheureuses, Franco Diaz avait fini par oublier l’idée de vieillir à deux.