Peut-être aurait-il dû y penser plus tôt. Peut-être aussi avait-il vu trop de choses laides — et les femmes devaient le sentir. Franco n’avait pas de regrets : ce qui avait été fait devait être fait, et puis surtout il avait trouvé dans les fleurs l’altérité qui manquait à sa vie de caserne.
Il pensait au début que la botanique l’aiderait à combattre la solitude, l’oisiveté : mieux qu’un hobby, il avait découvert avec les fleurs un autre temps. Celui de la pousse… Iris sauvages des marécages, glaïeuls rutilants, roses altières ou azalées, les fleurs seraient sa rédemption.
Car Franco Diaz voulait mourir en paix.
Le cancer du foie qui le rongeait se généralisait. Les médecins consultés à Montevideo lui donnaient à peine six mois d’espérance de vie. Personne ne le savait. Pas même ses anciens supérieurs. La maladie évoluait par crises successives, de plus en plus violentes, et rien ne pourrait bientôt plus l’endiguer. Franco était seul avec la Mort, ses métastases et son Secret qui, peut-être mieux que le cancer, le gangrenait.
« Parle, et Dieu t’aidera », lui disait son ami et confesseur de l’époque.
Ses derniers mois de vie s’épuisant, Franco Diaz était devenu mystique. Il L’entendait parfois, à force de prières et d’appels extatiques, quand sa raison flanchait ou quand la douleur de ses entrailles devenait trop intolérable. La Voix alors le conseillait, omnisciente et pourtant si proche, plus réconfortante que les cachets de morphine : c’est Elle qui lui avait donné l’idée de cacher son Secret, de laisser le temps au temps. Il avait planté le ceibo, l’arbre national argentin, comme une stèle, un mausolée. Le monde n’était pas encore prêt : sa génération, d’abord, devait disparaître… Ironie du sort, c’est au moment où Franco Diaz s’apprêtait à tirer sa révérence que son passé le rattrapait.
Tout avait commencé la semaine précédente, quand le retraité avait noté des mouvements inhabituels dans sa rue : une voiture grise et des silhouettes qui rôdaient autour de la maison de son voisin. Un homme était venu lui poser des questions le lendemain, un grand costaud au fort accent argentin qui prétendait être un ami d’Ossario de passage dans la région. Ce dernier n’avait pas ouvert ses volets depuis trois jours et sa voiture n’était pas là : tout laissait croire qu’il était parti. Le grand type se voulait aimable, mais Franco avait deviné qu’il mentait. Ossario ne recevait jamais d’amis, et sa maison semblait bel et bien sous surveillance. L’agent d’assurances débarqué de Buenos Aires lui aussi mentait sur son identité. Pourquoi en voulaient-ils tous à Ossario ? Franco Diaz avait senti le danger. Quelque chose avait filtré, forcément, quelque chose qui le concernait. Chantage, extorsion d’argent, mise aux enchères de « révélations », l’ancien paparazzi était capable de tout : il avait pu mener une enquête, apprendre par un traître ou un repenti qui il était. Rompu aux interrogatoires, Diaz savait que les hommes venus lui rendre visite étaient des professionnels, flics ou barbouzes appartenant à une quelconque officine. Si les hommes qui rôdaient autour de sa maison étaient envoyés par les siens, ils le lui auraient dit… Le retour impromptu d’Ossario et l’attaque de la maison avaient tout précipité.
Contrairement à ces anciens militaires débusqués qui vendaient leur maison de Floride for a quick sale, Diaz avait fui en abandonnant tout derrière lui : ses biens, sa posada au bord du río, les plantes précieuses qu’il avait mis tant d’années à élever et qui faneraient sans lui, dans son jardin secret. Il avait passé la frontière le soir même à bord de l’Audi et dormi en Argentine, son pays bien-aimé, dans un petit hôtel où il avait rempli le registre sous un faux nom. Il roulait maintenant le long d’une route ombragée, l’esprit taraudé, en fuite. « Parle, et Dieu t’aidera », lui répétait son confident. Oui, mais parler à qui ? Camps, Viola, Galtieri, Bignone, la plupart des généraux impliqués dans le Processus étaient morts. Qui d’autre savait ? Qui avait trahi ? Dans ce jeu de dupes, à qui faire confiance ?
Des hommes de l’époque, il ne restait que son confesseur. Et la Voix lui disait de le retrouver, tant qu’il lui restait des forces — de le retrouver avant qu’il ne soit trop tard…
2
C’était un jeudi : le soleil revenu, les moineaux de la place de Mai prenaient une douche à la fontaine de l’obélisque en attendant l’arrivée des Grands-Mères.
Elles convergeaient vers le point de rassemblement, par deux ou en petits groupes, le pas incertain, les plus âgées agrippées aux bras de leurs filles… On salua Elena Calderón, qui installait les prospectus, les DVD et les livres de l’association, sous le regard impassible d’un escadron de policiers — la fameuse police d’élite. La mère de Rubén arrangea son pañuelo que le vent malmenait, renvoya le salut à ses amies de malheur.
Elena Calderón n’aurait jamais pensé partager le sort de ces femmes.
Elena était issue de la vieille bourgeoisie de Buenos Aires, descendante de ces oligarchies qui avaient fait fortune à la fin du XIXe siècle quand l’Argentine, vidée de ses autochtones à coups de Remington, s’était ouverte au commerce international. Son grand-père, officier du général Roca, avait reçu pour récompense d’immenses étendues de terres et consolidé sa fortune en s’alliant à d’autres grandes familles qui s’étaient partagé le pays. Son fils Felipe avait ainsi hérité de milliers d’hectares où paissait la meilleure viande bovine du monde, nourri l’Europe en reconstruction avec de substantiels bénéfices et tissé des réseaux d’influence dans les différents courants politiques argentins dont l’armée, toujours étroitement liée au pouvoir, organisait la valse des coups d’État.
La chute de Perón, qui après la mort d’Evita s’affichait avec une adolescente de treize ans, n’y changeait rien. Choyée par les siens, à l’abri des contingences matérielles, Elena avait grandi dans une maison bourgeoise de La Recoleta où, sa beauté éclatant, la jeune fille fut très vite courtisée par les meilleurs partis de la capitale. Mais, contrairement à ses frères et sœurs qui sacrifiaient aux rites de passage de leur classe sociale — fêtes pour les quinze ans des jeunes filles, bals au son des boléros et romantisme exacerbé —, la benjamine rêvait d’émancipation. Lors d’une lecture au Querandí, un café enfumé où se réunissait la jeunesse contestataire, Elena avait croisé un jeune poète et polémiste, Daniel Calderón, dont le verbe rivalisait avec ses yeux de feu ; un coup de foudre frontal et réciproque qui dès lors les rendit inséparables.
Rubén était né deux ans plus tard, puis Elsa.