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Progressiste, comme tout bon petit-bourgeois ou intellectuel argentin, Daniel s’arrangeait pour passer entre les filets de la censure militaire, toujours présente ; ses poèmes commençaient à être traduits à l’étranger et sa femme l’encourageait à écrire, sûre que le meilleur était encore à venir. Daniel Calderón avait le duende, le don d’enchantement. Le monde serait un jour comme elle, ébloui par sa personnalité et sa puissance d’évocation, ce sourire qui, par sa paix lumineuse, désarmait tous les autres — Elena était une femme amoureuse…

Et puis le Golpe était survenu, le 24 mars 1976.

Videla, Massera, Agosti. De par ses origines sociales, Elena se croyait protégée des généraux qui, chacun représentant son corps d’armée, s’érigèrent en gardiens de la morale et de l’ordre chrétien : le fameux Processus de Réorganisation nationale. Malgré ses choix de vie, Elena représentait la vieille droite du pays, péroniste à ses heures. Elle dut vite déchanter. Œuvres étrangères interdites, publications surveillées, autodafé de livres d’histoire et de culture générale trop empreints de « marxisme », le paysage littéraire se dissolvait dans la terreur diffuse et l’autocensure. Des écrivains disparaissaient.

Sociologie, philosophie, psychologie, politique, même les livres de mathématiques devinrent bientôt introuvables. La revue puis les livres de Daniel Calderón subirent le même sort. D’après le pouvoir en place, les subversifs étaient « déguisés en hommes de la rue », ce qui justifiait une répression tous azimuts.

Chaque cas de disparition constituait un univers en soi, une totalité indicible de douleurs et un bouleversement irréversible pour ceux qui restaient.

La peur : chaque Argentin devenait une cible potentielle et se préoccupait d’abord d’assurer sa propre sécurité et celle de ses proches.

L’ignorance : les médias ne parlaient pas des enlèvements, ratifiaient les communiqués officiels de la police et des militaires selon lesquels les funèbres découvertes quotidiennes étaient le fruit d’affrontements avec des subversifs, ou même entre eux.

La confusion : cette violence n’avait-elle pas commencé avant le coup d’État, au milieu du désordre et de la corruption du régime péroniste ? La guérilla n’avait-elle pas lutté contre la précédente dictature militaire, n’avait-elle pas refusé de jouer le jeu de la démocratie et porté la violence à des extrêmes inadmissibles ?

La répression était terrible à Buenos Aires, l’ambiance sordide ; les gens évitaient de se saluer dans la rue, de parler à des inconnus sous peine d’être accusés de conspiration, ou arrêtés pour avoir donné du feu à un passant. Elena et Daniel tergiversaient. Il fallait faire quelque chose mais quoi ? Qui pouvait résister aux militaires : l’Église ? Complice. Les partis politiques ? Étouffés. Les intellectuels, les journalistes ? Dans l’axe de tir.

Ils avaient pourtant décidé d’agir.

La junte contrôlant la nature des ouvrages envoyés par la poste, Elena avait fait des pieds et des mains auprès des amis de son père afin d’obtenir un visa pour Daniel, invité à participer à une série de conférences à la Sorbonne sur la poésie argentine du XIXe siècle. Après des mois de tractations, le visa de sortie avait fini par être accordé. Daniel Calderón était parti pour la France au début de l’année 1978 avec ses manuscrits cachés dans la doublure de sa valise — un éditeur parisien publierait ses derniers recueils de poésie sous pseudo, tandis que Daniel nouerait des liens avec les comités de résistance à la dictature, réfugiés politiques pour la plupart, qui tentaient d’alerter les défenseurs des Droits de l’Homme sur la réalité du pays à l’approche du Mundial. France, terre d’accueil pour les exilés argentins ; Daniel avait convaincu l’actrice Simone Signoret de devenir le porte-parole de leur combat auprès des médias — dans sa grandeur, la comédienne avait payé de sa poche banderoles et tracts — et Danielle Mitterrand d’user de son influence dans les sphères politiques, dont l’ancienne résistante connaissait les arcanes.

Daniel Calderón assurait ses conférences à Paris quand il apprit l’enlèvement des enfants sur le chemin de l’école.

Quelqu’un l’avait-il trahi ? Où, en Argentine ou en France ? Dans tous les cas, il fallait les retrouver avant qu’ils ne disparaissent à jamais, aspirés par la machine d’État. Daniel était aussitôt rentré à Buenos Aires, malgré les craintes de sa femme, et fut cueilli par les agents du SIDE avant même de sortir de l’aéroport.

L’« opération retour » dans le jargon des militaires, tactique consistant à tendre un piège aux exilés en infiltrant leurs associations à l’étranger. Le visa pour la France avait-il été accordé dans ce seul but ? Elena Calderón s’était démenée pour retrouver les traces de sa famille, avait fait jouer ce qu’elle croyait être ses relations, sans résultats : « Votre mari s’est fait la belle ! » avait-on osé lui répondre. Elena s’était tournée vers les soutiens de Daniel en France. L’affaire avait été portée vers les plus hautes instances, mais si le pays des Droits de l’Homme condamnait le coup d’État de Videla, en coulisses les choses étaient plus troubles : la DST avait été avertie de l’émission de faux papiers pour des agents de la junte chargés de traquer les dissidents sur le territoire français, mais Poniatowski, le ministre de l’Intérieur, n’avait rien fait pour les arrêter. On retrouvait des anciens de l’OAS dans les services secrets, en France comme en Argentine, où certains barbouzes revenant d’Algérie étaient devenus instructeurs pour des interrogatoires musclés. Il n’y avait pas seulement l’OAS : de 1957 à 1983, des cadres et des officiers de l’armée régulière assuraient des cours à Paris, via la « mission française », formant les futurs tortionnaires à la guerre contre-insurrectionnelle et à la terreur psychologique pour une mise au pas de la population… Un double jeu ? Elena Calderón avait rencontré l’ambassadeur de France à Buenos Aires, un homme affable et cultivé qui s’était montré plus enclin à améliorer son passing-shot sur les courts de tennis qu’à exiger des informations sur la disparition d’un poète à son retour de Paris.

Elena, comme les autres femmes ou mères de disparus, avait dû se résigner à l’arbitraire : les militaires frappaient quand et où ils le désiraient, rejetant les demandes d’habeas corpus comme autant de sarcasmes au visage humilié des plaignants.

Elles étaient des dizaines, tous les jours, devant chaque commissariat de quartier, à demander des nouvelles de leurs proches ; Elena Calderón s’était mêlée à ces femmes rongées d’angoisse, des femmes d’ouvriers pour la plupart, dont les enfants avaient été enlevés par des forces de police roulant sans plaque ni identité. À leur contact, Elena découvrit avec effarement la condition de ses compatriotes, dont certaines sortaient seules dehors pour la première fois de leur vie. Réduites à l’entretien des maisons et des enfants, ces femmes ne savaient rien. La politique ne les concernait pas — du moins avaient-elles fini par le croire —, toutes notions de droit leur étaient étrangères, peu lisaient ou alors elles tombaient par hasard sur La Nación, porte-parole du Processus. Des femmes qui surtout ne comprenaient pas ce qui leur arrivait : « ils » avaient dû faire une erreur…

Ces mères restaient des heures prostrées, impuissantes, l’insomnie au bout du désespoir. Les autorités leur riaient au nez : « Votre fils a dû fuguer avec une nana ! », « Encore un règlement de comptes entre terroristes ! ». Les plus chanceuses recevaient un cercueil renfermant la dépouille de leur fils ou de leur mari, avec des militaires armés pour en interdire l’ouverture — on aurait alors vu les traces de tortures, ou que le cercueil était vide…