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Les Grands-Mères opinèrent au-dessus du puzzle. Environ un quart des mots avait disparu mais elles pouvaient recomposer l’organigramme des militaires et leurs complices impliqués dans la séquestration du couple, le vol des enfants, établir des concordances, remonter la piste jusqu’aux familles des disparus.

— Oui, assura Susana, l’esprit déjà ailleurs. Oui, on va s’en occuper.

— J’ai donné une copie du document à Carlos, les informa Rubén. Il s’occupe des liens entre Campallo et les hauts gradés de l’époque susceptibles de lui avoir fourni les bébés. Il vous contactera.

— Très bien.

L’air était lourd dans le bureau des Abuelas. Rubén observait le portrait en noir et blanc au mur, cette jeune femme d’à peine vingt ans, qu’il n’avait pas connue : pourquoi avait-elle ce sourire si doux ? Pourquoi, en la voyant, avait-il envie de l’aimer ? À cause de ce qu’ils lui avaient fait ? Elena sonda le regard fiévreux de son fils, trouble qui n’était pas simplement dû à son manque de nicotine.

— Et toi ? demanda-t-elle.

— Je m’occupe des cadavres des parents biologiques, dit-il, sorti de ses pensées. Si je les retrouve, leur ADN sera la preuve de la filiation avec Maria et Miguel, avec ou sans l’assentiment de la famille Campallo. Il faut aussi que je mette un témoin à l’abri, une amie de Miguel, chez qui il gardait son barda de trav’. Elle était avec moi chez la blanchisseuse quand on a découvert son cadavre.

— Une témoin ? Elle est où ?

— Enfermée dans l’agence.

— Ce n’est pas très prudent, nota Susana. À l’heure qu’il est, les tueurs de Colonia savent peut-être qui tu es.

— Justement, les prévint-il, tenez-vous sur vos gardes : le commanditaire des enlèvements et des meurtres doit figurer sur la fiche…

Rubén ne disait pas tout, Elena le sentait, aussi sûr qu’il n’avait jamais parlé de ses mois d’incarcération à l’ESMA, pas même à Carlos (elle le lui avait demandé un soir d’audace), qui était certainement son ami le plus proche. Ce qui tenait son fils debout pouvait le tuer — le savait-il ? Elena lui avait demandé s’il avait eu des nouvelles d’Elsa et de Daniel quand ils l’avaient relâché : Rubén avait répondu par la négative. Sans doute avaient-ils été dispatchés dans différents camps clandestins. Le problème, c’est qu’il évinçait le sujet, au lieu, comme elle, de s’en inquiéter. Tout ce qui touchait à sa détention relevait du tabou. La torture l’avait vissé cheville au corps. On ne pouvait pas lui parler de femme, d’enfants, de descendance et de toutes ces choses qu’une mère peut espérer de son fils. Ça ne l’empêchait pas de le connaître, jusqu’au bout des doigts. Elena haussa ses frêles épaules.

— Ne t’inquiète pas pour nous, si c’est ça qui te tracasse, dit-elle en le dévisageant. C’est plutôt toi qui es en danger, Rubén. Toi et ton témoin…

3

Rubén savait ce qu’il risquait. Néstor Kirchner avait aboli les lois d’amnistie à son arrivée au pouvoir en 2003, n’hésitant pas à destituer cinquante-quatre généraux et amiraux, à décrocher les portraits des répresseurs dans les casernes et à transformer l’ESMA en Centre pour la mémoire. Mais dès les premiers procès, un menuisier victime de tortures et témoin essentiel de l’accusation avait disparu sans laisser de traces. D’autres personnes impliquées dans ces crimes ou prêtes à témoigner moururent par la suite dans des circonstances étranges — balles dans la tête, absorption de cyanure — ou disparurent simplement de la circulation.

Trente officiers convaincus de crimes pendant la dictature avaient ainsi recouvré la liberté en raison du dépassement du délai d’instruction. En 2008, parmi les huit cents affaires en cours depuis l’annulation de l’impunité, seules douze étaient allées au bout de leur jugement, avec trente-six condamnations à la clé.

« Ils sont en train d’éliminer tout le monde », avait dénoncé la présidente des Abuelas.

Cristina Kirchner poursuivant la politique de son défunt mari, le rythme des inculpations s’était accéléré depuis 2010 et le procès de l’ESMA. Huit cents nouvelles inculpations, près de trois cents condamnations prononcées, même si cela représentait à peine deux accusés par centre de détention clandestin, les anciens répresseurs étaient sur le gril et on ne comptait plus les morts suspectes de témoins, scandales dont on ne retrouvait jamais les auteurs. Car si certains juges et ministres semblaient de bonne foi, la loi du silence régnait le plus souvent du côté des enquêteurs : les soupçons dénonçaient des réseaux d’intérêts et de protections qui auraient survécu à l’effondrement de la dictature, mais personne n’osait prononcer les noms de ceux qui s’attachaient à effacer leurs traces. Les Grands-Mères avaient exigé la destitution des juges passifs et la prolongation des détentions préventives, mais les pressions restaient énormes. L’enlèvement de Maria Campallo était-il lié à l’une de ces affaires en cours d’instruction ?

Rubén avait passé une partie de la nuit à encoder les noms et les lieux qui figuraient sur la fiche d’internement, déposé une copie dans une consigne, une autre à Carlos et laissé le puzzle aux Grands-Mères. Il ne savait pas comment un paranoïaque comme Ossario avait pu se procurer un tel document, mais s’il possédait l’original, ce dernier avait disparu avec lui. Quelqu’un l’avait trahi, à son corps défendant : Maria Victoria. Les kidnappeurs avaient dû la faire parler, remonter jusqu’à Ossario, dont ils attendaient le retour à Colonia. Mais elle, qui l’avait trahie ? La blanchisseuse, à qui Maria avait eu l’imprudence de laisser une copie du document ? Rosa Michellini était-elle démente au point de livrer son propre enfant aux répresseurs ? Dans tous les cas, les tueurs avaient un temps d’avance. Un double kidnapping en plein Buenos Aires, le travesti jeté dans le port pour maquiller le délit en crime sexuel, la maison d’Ossario sous surveillance, l’attaque, le meurtre quasi simultané de Rosa et l’enlèvement de son fils, des opérations de cette envergure ne s’improvisaient pas : il fallait une logistique, des véhicules et des armes impossibles à identifier, une planque pour les interrogatoires, des hommes entraînés, des complicités, des moyens qu’il n’avait pas.

Rubén perdit une heure dans une boutique de Florida, le temps de récupérer deux téléphones à cartes, une autre à organiser la retraite avant de filer vers San Telmo.

Anita Barragan l’attendait dans la librairie d’art de la rue Perú, à quelques pas du commissariat : aucun flic n’y allait jamais.

Oscar, le libraire, avait installé deux tables d’osier et des fauteuils de cuir aux accoudoirs râpés dans le fond de la salle, où l’on pouvait lire en buvant du maté. Anita n’était pas une grande lectrice mais elle aimait la quiétude du lieu, le regard des clients et le breuvage amer qu’on y servait à volonté. L’inspectrice regarda sa montre publicitaire (elle se fichait des montres et bijoux en général), plus nerveuse qu’à l’accoutumée. Grâce à Rubén, elle avait découvert deux cadavres en moins de vingt-quatre heures ; les types aux commandes de l’appareil répressif la confinaient à un rôle de faire-valoir, mais elle leur montrerait qu’ils se trompaient, sur toute la ligne.