— J’ai pris ce qui traînait dans ton placard, dit-il, j’espère que ça ira.
— Ça ira. Tu as des nouvelles ?
— Pas encore, mais j’ai mis les Grands-Mères et ma copine flic sur le coup, Anita. On en saura plus d’ici peu. En attendant j’ai trouvé une planque, dit-il sans ôter son blouson. C’est l’histoire de quelques jours. Après tu pourras retourner chez toi.
— Je m’en fous, renvoya Jana, des fourmis dans les jambes. Ce qui m’intéresse, c’est de retrouver Miguel.
— Moi aussi, figure-toi. Écoute, les tueurs m’ont vu à Colonia, peut-être qu’ils m’ont déjà identifié. Le plus urgent pour le moment, c’est de déguerpir.
— O.K. Où ça ?
— Chez un type. Je t’expliquerai en route.
Elle acquiesça dans une moue. Rubén embarqua l’ordinateur portable du bureau pendant que Jana fouillait parmi ses affaires. Il laissa la jeune femme se changer et fila vers le couloir. L’air était moite derrière les rideaux de la chambre ; Rubén tira le vieux sac de cuir râpé qui prenait la poussière sous la commode, y fourra l’ordinateur, une paire de chaussures, quelques vêtements accrochés dans la penderie. Le Cahier triste était là, sur l’étagère, entre les robes qu’Elsa ne porterait plus, la coquelicot et les autres… Il hésita, un instant. Était-ce la peur que les tueurs s’introduisent chez lui, qu’ils tombent sur cette relique, une intuition a priori irrationnelle ? Rubén enfouissait le cahier d’écolier dans son bagage quand le craquement du parquet le fit sursauter. Jana se tenait dans l’embrasure de la porte. Elle ne portait plus son short mais le treillis noir de l’autre nuit, et une veste militaire au chic radicalement clashien. Elle vit le sac de voyage à terre, une sacoche de cuir marron clair qui devait dater de Bolívar, et la confusion sur le visage de Rubén, comme si on l’avait pris en faute.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien… Rien.
Quelque chose tremblait dans sa voix.
— Tu es tout pâle, dit-elle.
— Un coup de barre, c’est rien.
Une fine pellicule de sueur perlait sur son front. Rubén fit glisser le tapis sous la commode.
— Tu as déjà tiré avec une arme à feu ? demanda-t-il en relevant la tête.
— Mes frères avaient des carabines, fit Jana en guise de réponse.
— Ce ne sera pas pour dégommer des ballons de baudruche.
— On partait chasser en forêt : j’étais la meilleure si tu veux tout savoir… Pourquoi, tu comptes tuer des gens ?
— J’espère que non.
La cache était sous le vieux meuble, un faux plancher qui suivait les lignes du parquet. Rubén y stockait des armes de plusieurs calibres non marquées, l’argent liquide extorqué aux anciens répresseurs, un fusil et son matériel de visée, une grenade défensive, des menottes. Jana se pencha sur la cache d’armes, intriguée. Il prit pour elle un calibre .38 à barillet, qui ne risquait pas de s’enrayer, le Colt.45, deux boîtes de balles, la matraque télescopique, un couteau de combat et la moitié de la liasse. Après quoi, il remit la commode en place.
— Tu es prête ?
— Je t’attends depuis ce matin, répondit Jana.
Rubén avait fait trois fois le tour du cuadra, sans rien remarquer de suspect. Il empoigna le sac qui avait appartenu à son père.
— Allons-y tant que la voie est libre.
Un standard de cumbia passa à l’angle de la rue, beuglé depuis les vitres ouvertes d’une Polo en surcharge : des jeunes, qui partaient en java… Rubén bipa la portière de sa voiture et emboîta le pas de la sculptrice sur le trottoir.
Convaincre Jo Prat de leur offrir une planque n’avait pas posé de problèmes. Maria Victoria portait son enfant, on l’avait assassinée, elle, une fille de disparus, sa propre tante Noemi avait été enlevée lors du Processus, des cousins qu’il n’avait vus qu’en photos et que les vieux pleuraient encore, des gens sans deuil, sans corps, dévastés par cette absence plus cruelle que la mort. Gurruchaga 3180 : l’escalier sur la gauche menait à l’étage, il n’y en avait pas d’autre. Rubén s’attarda sur la sonnette de l’appartement — on entendait de la musique derrière la porte blindée — Hint-Ez3kiel, du post-rock aux riffs dévastateurs. Le chanteur ouvrit bientôt. Lui aussi semblait sortir d’une tombe.
— Tiens, tiens, fit-il en voyant le couple sur le palier.
Calderón était accompagné d’une jeune brune élancée en tenue de guérilla urbaine, aussi plate qu’une limande sous son débardeur noir — une Mapuche d’après les traits de son visage, tout à fait ravissant.
— Jo, se présenta-t-il dans un sourire joufflu.
— Jana.
Il serra la main de l’Indienne, l’invita à poser son sac dans l’entrée, baissa le son. Rubén referma derrière eux tandis qu’elle découvrait le loft du musicien — une pièce de vie haute de plafond tournant autour d’un bar de brique, un escalier de verre et d’acier avec un filet de pêche pour garde-corps, des photos d’art aux murs, des instruments de musique, un canapé et des meubles japonais, plus loin un collage de Dao Anh Viet…
— Sympa chez vous, fit Jana.
— Heureux que ça vous plaise, sourit Jo Prat de sa belle voix grave.
Le rocker lui semblait un peu ringard avec ses yeux maquillés et son pantalon de cuir, mais somme toute séduisant malgré ses bourrelets.
— Quelque chose vous ferait plaisir ? demanda-t-il avec une prévenance que Rubén ne lui connaissait pas.
Jo préférait les femmes aux hommes.
— Je ne sais pas, fit-elle avec emphase, voir la Piazza Navona à Rome, la fontaine de Borromini surtout, avec sa muse qui tord le cou d’un cygne… L’art baroque, vous connaissez ?
— Je ne demande qu’à apprendre. Rien de plus, disons, accessible ?
— Vous avez de quoi faire sauter des banques ou des entreprises pétrolières ?
— Pas sous la main, concéda-t-il. Mais je peux en faire une chanson pour la paix dans le monde si vous voulez.
Elle haussa les sourcils.
— Vous croyez à ce genre de truc ?
— Avec l’âge, vous verrez, ça console…
Un gros chat blanc observait les intrus depuis l’escalier de verre, deux billes dorées sur le qui-vive.
— Vous n’avez rien contre les vieux matous, j’espère ?
— Pas tant qu’ils chient dans leur caisse, répondit-elle en lorgnant l’animal. Il s’appelle comment ?
— Ledzep. Forcément il n’est plus tout jeune, mais passé les premières vingt-quatre heures, il vous mangera dans la main.
— Vous n’avez pas d’écuelles ?
Le musicien sourit avant de se tourner vers Calderón.
— Il y a un canapé à l’étage, tu n’auras qu’à dormir là-haut, l’informa-t-il avant de désigner le couloir qui filait sur la droite. Je vous ai installée dans ma chambre, dit-il à l’intention de la jeune femme. Il y a une douche attenante et un jacuzzi en haut, si vous voulez prendre un bain : la vue est très jolie si vous aimez le bleu du ciel.
— On vous chasse, insinua Jana, peu rôdée au rentre-dedans.
— J’ai l’habitude de vivre à l’hôtel, la rassura Jo.
— Une chance.
— De vous revoir ?
— Vous voulez dire vivante ?
Rubén les laissa s’escrimer et, chassant inopinément Ledzep réfugié sur les marches, grimpa l’escalier avec son matériel. La pièce à l’étage était mansardée, avec une table basse en bois montée sur roulettes, un canapé de tissu blanc, une salle de bains à mosaïques et une lourde baie vitrée qui donnait sur la terrasse : une voile de bateau était tirée au-dessus d’une table en teck, cernée de plantes foisonnantes. Il posa son sac de voyage sur le canapé-lit, réévalua les lieux inspectés dans l’après-midi. Un barbecue pour l’asado, une douche extérieure et une clôture de bambous qui les séparait des voisins, dont on apercevait la terrasse en contrebas. La porte d’entrée du loft était blindée et, hormis Carlos et Anita, personne ne savait que Prat l’avait engagé pour retrouver Maria Campallo… La brise du soir lui rappela qu’il n’avait pas dormi trois heures en deux jours ; Rubén tria ses affaires sur le canapé sans voir le chat terré dessous, brancha l’ordinateur sur la table, entendit la porte d’entrée claquer, réprima une série de bâillements avant que les icônes informatiques ne se mettent en place.