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Des pieds nus grimpèrent bientôt l’escalier de verre : Rubén fit à peine attention à elle, absorbé par le reflet bleu des cristaux liquides. Jana jeta un œil par-dessus son épaule, une serviette immaculée à la main.

— Je vais prendre un bain.

— O.K.

Mais il n’écoutait pas. Jana disparut vers le jacuzzi, tandis que les informations défilaient sur l’écran. Rongés par l’acide, illisibles ou manquants, plusieurs noms de répresseurs figurant sur la fiche d’internement étaient définitivement perdus — l’aumônier de service s’il y en avait un, le médecin accoucheur, certains interrogateurs. Parmi les noms exploitables, Rubén avait répertorié Victor Heintze, Pedro Menez, Manuel Camponi, les gardiens successifs des parents disparus. Les deux premiers apparaissaient dans ses fichiers (rubrique décès), le troisième s’était exilé en Italie au milieu des années 80. Restaient les protagonistes de l’extraction.

D’après la copie du document, Samuel, le père biologique de Miguel et Maria Victoria, avait été torturé quotidiennement jusqu’à l’accouchement de sa femme Gabriella, survenu le 19/09/ 1976. On avait « extrait » le couple trois jours plus tard mais, bizarrement, Samuel et Gabriella Verón avaient été abattus le surlendemain, soit le 21 septembre. Le lieu de l’exécution était malheureusement caviardé, comme le nom de l’officier chargé de la besogne : on ne devinait que le nom incomplet du caporal (« … do Montanez »), qui l’accompagnait. Ce dernier n’apparaissait dans aucun de ses fichiers. Rubén poursuivit les recherches sur l’annuaire électronique : Leonardo, Fernando, Orlando, Eduardo, Ricardo, Bernardo, Alfredo, il recensa des dizaines de « Montanez », éparpillés aux quatre coins du pays… Le temps passa avant que Jana sorte du jacuzzi, une grande serviette blanche serrée sur le buste et la taille.

Ses cheveux paraissaient plus longs mouillés, tombant sur ses épaules dénudées. Elle vit le sac de voyage et les affaires du détective, s’assit sans un mot et replia ses jambes sur le canapé-lit.

— Ça va ? lança-t-il machinalement.

Comme elle ne répondit pas, Rubén abandonna l’écran et releva la tête. Ses yeux en amande étaient troubles, sombres. Tristes. Aucun rêve là-dedans.

— Pourquoi tu m’as embrassée l’autre nuit ? lança-t-elle à brûle-pourpoint.

Il esquissa un soupir.

— J’en avais envie, sans doute…

Jana le fixait sous ses mèches humides.

— Ça veut dire quoi « sans doute » ?

Rubén se tut. Bientôt trente-cinq ans de pratique. Jana serra sa serviette contre elle, maigre pare-feu à ce qui la consumait.

— Hein ? elle insista.

— J’ai quarante-sept ans, Baby Doll, dit-il enfin. Je crains que toutes mes réponses soient mauvaises.

— Je suis sculptrice, je peux t’en donner d’autres.

L’odeur de sa peau savonnée parvenait jusqu’à lui. Rubén alluma une cigarette pour se donner une contenance, mais ça ne prit pas.

— J’ai baisé avec des serpents à sonnette pour survivre, lâcha Jana entre ses jolis crocs. Ça ne veut pas dire que j’embrasse le premier venu. Mon amie a disparu, tu es mon seul espoir de la retrouver et tu ne me dis rien, ne montres rien, sinon un Grand Silence mystérieux qui sent le vide cosmique à des kilomètres. C’est quoi ton problème, Calderón ? Tu m’embrasses à l’aube comme si tu n’avais que moi au monde pour me planter comme une grue devant mes bouts de ferraille, tu me rattrapes au vol pour m’emmener chez une vieille folle que tu charcutes sous mon nez avant de m’enfermer à double tour au milieu de tes chers disparus avec interdiction de sortir : tu me prends pour quoi, une princesse à la con ? Je ne vaux même pas une explication, deux mots tendres pour savoir où me situer dans ce bordel ? Tu crois que je suis une fille jetable, un simple Kleenex où on essuie ses moments d’égarement ?!

— Ce n’est pas la question.

— On dirait que ce n’est jamais la question avec toi, dit-elle en refrénant sa rage. Tu as quoi dans le cœur, à part des morts ? Tu vis dans le passé, Rubén, tellement que tu n’es pas foutu d’imaginer l’avenir. Tu as perdu des sens en route, winka, pas moi. Tu as perdu l’odeur de la mousse, ce qui fait la différence entre nous et tous ces fils de pute. J’ai la foi dans ce que je fais, dans ce qui me tient debout. Aujourd’hui c’est toi. Parce qu’on a encore une chance de retrouver Miguel et parce qu’on ne m’a jamais embrassée aussi gentiment.

Jana ne le quittait pas des yeux, ses jambes cuivrées repliées sous la serviette.

— Je suis désolé, dit-il.

— De quoi, de m’avoir embrassée ? Je ne te crois pas, mon vieux.

— On est en fuite.

— Ça change quoi, la couleur de mes yeux ?

Jana voulait qu’il la prenne dans ses bras comme l’autre nuit dans la cour et lui plante ses putains de myosotis à travers le cœur, qu’elle crève de lui une bonne fois pour toutes puisque le destin les avait réduits l’un à l’autre : la sonnerie du BlackBerry retentit alors sur la table basse.

Le détective vit le nom d’Anita sur le cadran, décrocha. La discussion fut brève — ils avaient un créneau d’une heure…

Jana le fixait toujours depuis le canapé-lit, ses cheveux de jais gouttant sur ses cuisses.

— Il faut que je parte, dit-il.

Il était onze heures du soir.

— Où ça ?

— À la morgue.

*

Anita Barragan n’était pas à proprement parler érotomane : était-ce sa faute si les hommes, d’ordinaire si fiers de leur raison, perdaient la tête pour une paire de nichons ? Ça leur rappelait quoi, se gaussait-elle, leur maman ? Sa propension à soulager les pauvres petits choux n’ayant d’égale que l’obstination du seul célibataire qui la faisait rêver à ignorer ses charmes, Anita couchait de préférence avec des hommes mariés pour des aventures d’ordinaire sans lendemain. A priori, Guillermo Piezza, le légiste chevelu de quinze ans son benjamin qui achevait sa formation à la Morgue Judicial, n’aurait jamais dû être son amant : Guillermo ne comptait pas se marier, et à quarante ans Anita s’estimait trop commune pour attirer la fougue de la jeunesse, mais il faut croire que l’interne aimait les vieilles filles maniant sexe et humour avec tout le paradoxe d’une complexée dépravée — comme elle se définissait pour faire passer la pilule. Guillermo la sodomisait parfois à la sauvette dans les toilettes de l’étage, un petit jeu excitant et sans conséquence qui durerait tant qu’aucune partie ne s’estimerait lésée. Anita n’attendait rien de lui : Guillermo ne pouvait rien lui refuser…

Accolé à la faculté de médecine, le vieil institut médico-légal de Buenos Aires avait été transféré avenida Comodoro Py, non loin de Retiro et du nouveau port. Ouvert en grande pompe dans la nouvelle zone d’édifices publics d’Antepuerto, la Morgue Judicial, bâtiment résolument moderne, tranchait avec l’austérité mussolinienne du siècle passé ; un grand hall marbré abritait l’accueil, la cafétéria, le secteur éducatif et un espace privé réservé aux familles des victimes. On accédait aux étages — laboratoires, cliniques thanatologiques — par un double système d’ascenseurs permettant une circulation verticale, le premier réservé au public et aux employés, l’autre exclusivement au personnel médical, aux cadavres et aux personnes autorisées.