Rubén roulait le long de Corrientes, secoué après sa visite à la Morgue Judicial. Sa main happa l’air de la nuit par la vitre ouverte. Sa chemise était trempée de sueur, son Colt chargé dans le vide-poches. De grosses cylindrées défilaient sur l’avenue grouillante du Centro ; les enseignes toujours allumées des magasins de luxe piaffaient sous le regard de vieilles femmes en fourrure qu’emmenaient dîner des hidalgos grisonnants après la soirée au spectacle. Les gens du centre-ville semblaient riches, heureux, bien portants, gardiens de l’âme portègne. L’âge de son père s’il avait vécu…
Rubén arriva à l’appartement de Palermo, les yeux brûlants de fatigue. La lumière du salon japonais était allumée, les rideaux tirés, mais la pièce était vide.
— Jana ?
Une odeur d’herbe descendait de l’escalier de verre. Il la trouva à l’étage, assise en tailleur devant la table basse qui faisait office de bureau, rivée à l’écran de l’ordinateur.
— Dracula m’a laissé de la flores, fit-elle, lui tendant le joint.
Jana portait une chemise grise élimée sur les épaules, un short en jean noir aussi fatigué que le précédent. Un mégot illicite avait déjà séché dans le cendrier — de la marijuana locale — sous l’œil avisé du gros chat blanc qui, posté sur la commode, avait fini par sortir de sa cachette. Rubén chassa les images de mort qui le hantaient depuis l’institut médico-légal, prit le stick entre ses lèvres et se pencha vers les cristaux liquides.
— Le Montanez que tu cherches doit avoir au moins cinquante-cinq ans aujourd’hui, dit-elle, s’il est encore vivant. (Jana montra les notes qu’elle avait griffonnées sur ses feuilles volantes.) J’en ai retrouvé une dizaine sur Internet : l’ancien caporal est peut-être parmi eux…
Rubén parcourut ses notes : transport routier, restaurateur, épicerie fine, écrivain public, aucun des « Montanez » répertoriés par Jana ne travaillait dans une officine de sécurité privée ou de gardiennage…
— La morgue, ça a donné quoi ? demanda-t-elle.
— Maria Campallo a été jetée d’un avion, dit-il d’une voix traînante. Les courants ont ramené le corps sur la côte. Ça implique un pilote, un appareil approprié, un aérodrome assez proche de Buenos Aires pour organiser le transfert, des complicités…
Il lui repassa le joint.
— Je peux m’en occuper, affirma la sculptrice.
— Tu ne connais pas mes fichiers, le système de classement.
— Tu me prends pour une demeurée ? Dis-moi plutôt ce qu’il faut chercher.
Son air frondeur la rajeunit.
— Des noms de pilotes, répondit Rubén. À comparer avec ceux qui figurent dans les dossiers. Vois aussi leurs antécédents, le type d’avion utilisé le week-end du double meurtre, le profil des aérodromes autour de la ville, avec ou sans tour de contrôle… Tout ce que tu trouveras.
— O.K. Et Montanez ?
— Il faudrait voir dans les archives de la Marine. Faire une demande auprès des organismes compétents. Ça peut prendre des semaines.
Il bâilla, plombé par la flores du musicien et la nuit blanche de la veille.
— O.K., abrégea-t-elle. Va te coucher, je m’occupe des aérodromes. Tu n’as qu’à dormir dans la chambre en bas.
Il acquiesça. Le visage de la Mapuche était tout proche, ses lèvres pulpeuses dessinées au crayon fin. Rubén se redressa dans un appel d’air, tangua au-dessus d’elle, qui avait déjà basculé sur la connexion Internet.
— Bonne nuit, dit-il.
— Tâche de dormir, tête de pioche.
Ledzep, qui suivait la discussion depuis la commode, bondit à la suite de Rubén.
L’espoir de retrouver Miguel vivant s’amenuisait d’heure en heure. Une chance sur cent d’après le détective : sans lui, Jana n’en avait aucune. Elle ralluma le joint et commença à parcourir les sites. Une demi-douzaine d’aérodromes étaient disséminés autour de la ville, des aéroclubs privés tirant souvent le diable par la queue et, de ce fait, peu regardants sur les gens ou les marchandises qui transitaient sur leurs pistes. Les plus modestes ne possédaient pas de tour de contrôle, se contentant visiblement de donner des cours de pilotage. Deux d’entre eux bordaient la Ruta 9, l’axe routier le plus proche du Río de la Plata. Jana répertoria les noms des pilotes sur le site du premier, trois mines aux sourires Top Gun, entra les coordonnées sur les fichiers du détective. Nouvelles recherches. Recoupements. Photos disponibles. Comparaisons avec les organigrammes des répresseurs et de leurs complices, autant de temps perdu : aucun des trois pilotes ne figurait sur les listes noires du détective. Elle nota les noms, à tout hasard.
Le second aérodrome n’avait pas de véritable site Internet, sinon une vague publicité dont les photos semblaient dater des années 70. Aucun nom propre : juste les tarifs de vol et les formules proposées… Ledzep, qui avait dû se faire jeter de la chambre, glissa son museau contre ses pieds nus avec une application de fauve en reconquête territoriale. Jana vit l’heure, très tardive. Trop énervée pour dormir, elle laissa l’ordinateur en veille et descendit l’escalier de verre. Des flashs lui traversaient le cerveau, plus sinistres les uns que les autres — les tueurs avaient-ils déjà balancé Miguel dans l’estuaire ? Elle fuma un stick de flores pure en observant la rue derrière les rideaux. Les lumières de la ville faisaient des lucioles dans le ciel violet. Elle se sentit soudain perdue, étrangère au lieu, comme si le temps passait sans elle. Sans lui ? Rubén gardait ses distances, comme si quelque chose d’inéluctable devait arriver et les broyer tous les deux. Jana se fichait de leurs différences, de sa violence à fleur de peau, même de son âge. Le corps avait des sentiments qui, eux, ne mentaient pas. Ses mains brûlantes, son sexe, l’étreinte passionnée l’autre nuit, dans la cour…
Le miaulement de Ledzep la sortit de ses pensées noctambules — lui aussi voulait aller se coucher. De guerre lasse, elle écrasa le carton du joint, but un verre d’eau et se lava les dents dans la salle de bains adjacente à la chambre. Miroir design, lit king size, mobilier minimaliste, lumières tamisées orientales pour atmosphère voluptueuse, Jo Prat avait disposé un bouquet de fleurs sur la table de nuit, des roses rouges évidemment, magnifiques. Rubén dormait d’un sommeil agité sur les draps blancs, ayant tout juste ôté ses chaussures, les bras étreignant l’oreiller comme s’il pouvait lui échapper. Jana s’allongea. Espoir, désespoir. Elle tangua un moment sous l’effet du THC, ferma les yeux sur le désastre et sombra sans regret, à l’ombre de ses bras.
Deux trous noirs lancés dans le vide.
4
En l’absence de politique foncière, la population de Buenos Aires s’était installée le long des axes ferroviaires, dessinant une urbanisation en « main ouverte ». Les industries s’étaient à leur tour glissées dans les interstices, repoussant toujours plus loin la banlieue et ses trois couronnes. Rubén roulait sur la Ruta 9 embouteillée, supportant sans broncher les infos en continu à la radio. Il avait dormi huit heures d’affilée et la fatigue qu’il traînait depuis deux jours s’était diluée dans le café noir. Le journal venait d’annoncer la mort de Maria Victoria Campallo, dont le corps avait été retrouvé sur les rives de la réserve écologique. Pas d’autres précisions pour le moment, sinon qu’une enquête était ouverte. Aucun mot concernant l’inhumation qui aurait lieu en fin de journée, ni du meurtre, pourtant avéré. Son père, qui avait ses antennes dans les médias, avait-il donné des ordres en ce sens ?