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Jana avait répertorié trois aérodromes susceptibles d’avoir embarqué Maria pour un vol de nuit, un au sud de la ville, deux au nord. Il revenait de l’aéroclub de San Miguel, où tous les pilotes avaient renseigné leur vol la nuit du double enlèvement. Il était maintenant midi passé, une chaleur orageuse poissait l’habitacle et les pots d’échappement dégueulaient dans le trafic en bandonéon. Le détective traversa des espaces déprimants saturés de panneaux publicitaires, des zones marchandes à l’ennui clinquant infligées depuis le sacre de Wal-Mart et du capitalisme financier, hédonisme de pacotille fumant sur du vide qui bientôt submergerait la planète. Du désespoir en code-barres ; Rubén songeait à des vagues mortelles quand il coupa vers la banlieue résidentielle d’El Tigre.

Ancien lieu de résidence secondaire pour les bien-nés de la Belle Époque, la petite ville d’El Tigre se situait à l’entrée du delta éponyme, qui s’étendait au nord de la capitale. Clubs d’aviron, de natation, de cricket, les Portègnes se pressaient les week-ends autour des guinguettes et du port de plaisance, d’où ils sillonneraient les canaux dans des bateaux de bois au luxe révolu. Les maisons ici étaient fleuries, les jardins pavillonnaires, les pelouses bien peignées. L’orage avait fait place à de méchantes éclaircies où miroitaient les flaques sur l’asphalte : d’après la carte, l’aérodrome se situait un peu à l’écart de la ville.

Un marais succéda à un champ d’herbe grasse. Quelques bœufs parés à l’export y paissaient, à demi assoupis ; au-delà des barbelés, Rubén aperçut la chaussette rouge et blanche de l’aérodrome, gonflée par la brise. Il gara la voiture sur le bout de terre sèche qui servait de parking, étira les muscles de ses épaules.

Un baraquement vétuste aux volets clos jouxtait la station-essence en bordure de piste. Trop modeste pour bénéficier d’une tour de contrôle, l’aérodrome d’El Tigre se résumait à un hangar de tôle ondulée, un bureau de préfabriqué et un avion-école, qui séchait sur le tarmac — un petit biplace à la peinture blanche fatiguée. Un aérodrome de campagne, désert, où le temps paraissait suspendu. Rubén longea le bâtiment principal, jeta un bref coup d’œil à l’avion au milieu de la piste et marcha jusqu’au hangar. Un autre appareil était garé au fond du garage, un Cessna 185. Ni pilote ni mécano dans le périmètre ; il rebroussa chemin et suivit l’ombre des baraquements.

Un ventilateur perché sur un comptoir taché brassait l’air moite du bureau principal. Un homme obèse s’épongeait sans conviction devant l’écran d’un ordinateur, des restes de papiers gras roulés en boule près du clavier. Valdès, le chef pilote, releva à peine la tête en voyant débarquer Rubén. Le gérant de l’aéroclub avait joué au rugby à un haut niveau, au poste de pilier, il avait même songé un moment à devenir pro avant de se faire châtier par des toxinés du Tucumán. Valdès avait passé ses brevets de pilote et, faute d’exercice, pris cinquante kilos de pizza dans la foulée, qu’il ne semblait pas pressé de perdre.

Rubén montra sa plaque de détective.

— Je voudrais parler à un de vos pilotes, dit-il en lorgnant la pièce annexe. On dirait qu’il n’y a personne…

Dérangé en pleine réussite électronique, Valdès releva son menton de morse.

— Qu’est-ce que vous leur voulez, à mes pilotes ?

— Vous êtes combien à travailler ici ?

— Ma secrétaire est enceinte jusqu’aux dents et je suis tout seul à m’occuper de la paperasse, répondit-il d’un air bourru qui semblait chez lui naturel. Y a que Del Piro. Quand il est là…

— Un de vos pilotes ?

— Le seul. À part moi. Mais je vole plus beaucoup, ajouta le gros homme.

— Je vois ça… Il est où, Del Piro ?

— Il a pris sa semaine pour un stage de voltige. Pourquoi ?

— Vous n’avez pas d’autres instructeurs ?

— Plus depuis deux ans, fit le chef pilote. C’est la crise, z’êtes au courant ?

Rubén jeta un œil sur les étagères poussiéreuses, les tiroirs coulissants derrière la carrure du type.

— L’as de la voltige était de service en fin de semaine dernière ? demanda-t-il.

— J’sais pas, renvoya Valdès. Ici on donne des cours, pas des renseignements.

L’ancien rugbyman replongea sur son écran, déplaça quelques cartes électroniques sous le souffle rafraîchissant du ventilateur. Rubén se pencha sur le comptoir et arracha la prise de l’ordinateur. Valdès releva une mine de pilier avant la mêlée.

— C’est quoi ton problème ?

— Un vol de nuit, dit Rubén. Vous tenez un registre de ce qui se passe ici ou vos avions sont juste là pour prendre l’air ?

Valdès le dévisagea de ses yeux mornes. Le détective ne cilla pas.

— Ouvrez ce putain de registre.

Le ventilateur tournant souffla à sa hauteur.

— Y a aucune loi qui m’y oblige, mon gars, rétorqua-t-il.

— Ça te prendra deux minutes. Peut-être deux ans de taule si tu refuses de collaborer. J’enquête au sujet d’un meurtre qui intéresse aussi les flics, et je suis sûr qu’ils seront ravis de mettre le nez dans tes comptes. Ça n’a pas l’air de tourner des masses, ton business, insinua Rubén en prenant le décor à partie.

Valdès montra les dents, étincelantes de morgue malgré les alvéoles de nicotine.

— Je veux juste vérifier deux ou trois choses sur le registre, reprit Rubén d’une voix qui se voulait conciliante. Après, je te laisse à tes petites affaires. À moins que tu aies une raison de refuser ?

Valdès haussa les épaules, souffla l’air de deux zeppelins en guise d’assentiment, contourna tant bien que mal le bureau et finit par ouvrir le registre où était consigné le planning des vols.

— Le week-end du 8, hein ? maugréa-t-il. Bah, non : y a rien de mentionné.

Rubén retourna le document pour vérifier. Rien.

— Le pilote n’a pas forcément renseigné son planning de vol, avança-t-il.

— Pourquoi il ferait ça ?

— Pour aller pisser à deux mille pieds.

— Pas le genre de Del Piro, rétorqua le gérant, goguenard.

— Ah oui, et c’est quoi son genre ?

— Chaud lapin. Comme tous les pilotes.

— Ah oui. Et toi, tu étais où le week-end dernier ?

— Avec ma femme. C’était son anniversaire et ça fait vingt ans que ça dure. Si ça te pose un problème, dis-toi qu’à moi aussi : O.K. ?

— Je peux voir la fiche de Del Piro ?

Valdès grommela, tria les fiches d’un tiroir métallique, déposa celle qui l’intéressait sur le comptoir, passablement exaspéré.

Gianni Del Piro, né le 15/04/1954, résidant à El Tigre. Visage bronzé et émacié, favoris grisonnants, assez bel homme malgré le regard d’aigle en chasse qu’il voulait se donner sur la photo.

— Del Piro a passé son brevet de pilote à l’armée ?

— Comme les neuf dixièmes des types que j’ai rencontrés dans ma vie, répondit le gérant.

Rubén sortit son BlackBerry, fit une copie numérique du visage et des coordonnées de Del Piro. Valdès ruminait sous son goitre.

— C’est toi qui habites le baraquement dehors ? demanda-t-il.

L’obèse secoua ses bajoues.

— Non. Il prend l’eau depuis des lustres. J’habite en ville.