Un soldat attablé devant un bureau sommaire en gardait l’accès, pâle doublure de Sean Penn malgré son air de petite frappe. Talkie-walkie, pistolet et matraque pendaient à sa ceinture. C’était l’heure de midi : il mangeait un sandwich emballé dans du papier, observant l’étendue proprette qui, comme lui, s’ennuyait fermement entre les plantes vertes. Jana s’assit à distance sur un des sièges vacants au milieu du hall. Elle ne connaissait pas l’agencement de la pièce où l’on stockait les archives, mais le garde était seul. Jana trouva un vieux bout de crayon khôl dans le fond de son sac, se maquilla pour donner le change. Le gardien du temple but une nouvelle rasade d’eau dans la petite bouteille, qu’il reposa sur le bureau, bientôt vide. Quelques minutes passèrent avant qu’il parte se soulager dans les toilettes voisines.
Jana n’attendit pas qu’il disparaisse pour filer dans son dos. Elle accéléra le pas, arriva à quelques mètres de l’entrée quand un homme sortit des W-C. Il marcha vers elle, l’uniforme tiré à quatre épingles, fronça imperceptiblement les sourcils et, découvrant le badge à sa veste, la croisa sans mot dire. La voie était momentanément libre. Jana passa le bureau déserté et se glissa par la porte vernie, un frisson le long de l’échine.
La climatisation tournait à plein régime dans la salle des archives. Jana referma doucement la porte derrière elle, et se logea contre le mur perpendiculaire qui lui faisait face : des bruits de pas résonnaient dans la semi-pénombre, bientôt suivis par un claquement de porte. La Mapuche se tint collée contre le mur du vestiaire mais ses jambes semblaient se dérober : qu’est-ce qu’elle foutait là, bon Dieu ?! Elle attendit que le poison descende de ses cuisses soudain molles, se répande et se noie dans le sol, pour enfin risquer un œil. La salle était vide. Deux ordinateurs à écrans plats ronronnaient sur les bureaux, accolés à une impressionnante rangée d’étagères : il y en avait une vingtaine, cathédrale de paperasses faiblement éclairées dans ce bunker sans ouvertures… Jana s’engouffra dans le tunnel le plus proche et fila à croupetons au bout de l’allée, comme si cela l’aiderait à se rendre invisible. L’envie d’uriner se fit plus pressante. Deux hommes revinrent bientôt, leurs voix rauques rebondissant dans l’univers confiné de la salle d’archives. Ils parlaient de foot, elle n’écoutait pas. La sueur commençait à couler le long de ses tempes. Jana s’éloigna, légère, se cacha au bout de la rangée et leva les yeux. D3, c’était le numéro de l’étagère.
Les voix des employés étaient indistinctes, tout au bout du couloir. Ses pas la guidèrent dans le labyrinthe. M1, M2, M3, Jana trouva le rayonnage correspondant au nom de Montanez en M4. Des centaines de dossiers s’entassaient dans l’allée, qui donnait sur l’espace de déambulation. Elle hésita un instant à s’y engager : instinct, signe des temps ? Un employé passa vingt mètres plus loin, droit comme un I, sans remarquer sa présence.
Le tee-shirt de Jana était imbibé de sueur ; elle marcha à pas de loup entre les murs de documents qui la protégeaient, retenant son souffle. Monterubio, Monteramos… Montalban, Montamas, Montanez : cinquième étagère, juste au-dessus de son crâne. Jana saisit une pile de dossiers, entendit des pas, retint son souffle : quelqu’un se déplaçait à deux ou trois travées de là.
Une minute passa, avec un sale goût d’éternité. Les pas enfin s’éloignèrent. La Mapuche fit le tri entre les livrets militaires, le cœur électrique. Montanez Oswaldo, né le 10/02/1971 : trop jeune. Montanez Alfredo, né le 24/08/1967 : trop jeune aussi. Une goutte de sueur s’échoua sur le papier jauni du dossier qu’elle consultait d’une main fébrile. Montanez Ricardo, né le 06/12/1955 à Rufino. La date de naissance collait, celle de son incorporation à l’ESMA aussi, qu’il avait quittée fin 1976 avec le grade de caporal. C’était lui. Ça ne pouvait être que lui. La gorge de Jana, accroupie au pied de l’étagère, se fit plus sèche. Une voix la fit sursauter.
— C’est quoi cette odeur ?!
La peur.
La sienne, qui lui dégoulinait du corps.
Le type était dans la rangée voisine, reniflant sa présence.
— Oh, il y a quelqu’un ?! s’écria-t-il en aveugle.
Jana avait déjà fourré la fiche dans la poche de son treillis : elle logea le dossier en vrac dans l’étagère et se glissa vers l’issue de secours, au bout de l’allée. Personne à gauche, ni à droite. Elle poussa la porte coupe-feu et disparut.
— Oh ! Il y a quelqu’un ?!
Dix étages. On avertirait la sécurité, qui n’aurait plus qu’à la cueillir en bas de l’escalier. Jana suivit la petite lumière verte, dévala les marches en prenant appui sur la rampe pour amortir le bruit de ses pas et débarqua au neuvième étage, le cœur battant à tout rompre. Le groupe de militaires qui discutaient devant les baies vitrées lui adressa à peine un regard. Jana appela l’ascenseur en tentant de garder son sang-froid. Toujours pas d’alarme. L’employé de la salle des archives avait pourtant dû entendre le clic de la porte de secours. L’ascenseur arriva vite : elle appuya sur le bouton, laissa les portes se refermer sur elle, commença la descente. La Mapuche essuyait la sueur qui perlait sur son front, priant les dieux des ancêtres de l’épargner pour cette fois, quand la cabine stoppa. Cinquième étage. Un homme de haute stature dans un uniforme à galons entra sans un mot : l’officier qu’elle avait croisé un peu plus tôt, sortant des toilettes.
— Vous descendez ? demanda-t-il.
— Oui.
Son air affable ne dura pas. À peine l’ascenseur eut-il entamé sa descente que l’homme se rétracta : une odeur désagréable empuantissait la cabine. Il adressa un rictus compassé à l’Indienne, absorbée par la contemplation de ses Doc. Les portes s’ouvrirent enfin sur le grand hall : Jana déglutit la salive qu’elle n’avait plus, se dirigea vers l’accueil, roseau souple dans la tempête. Personne ne l’interceptait. Toujours pas. Elle déposa le badge sous la mine indifférente de la perruche au comptoir, et se retint de courir vers la sortie.
Les talkies-walkies des types de la sécurité se mirent à crépiter. Jana passa à leur hauteur au moment où ils décrochaient, emprunta le grand escalier qui menait au parking. Les deux hommes se précipitèrent à l’intérieur du bâtiment, trop tard : le vent rafraîchissait son visage et le colectivo arrivait, au bout de l’esplanade…
La station balnéaire d’El Tigre s’était vidée avec la fin de l’été. Les clubs d’aviron ronronnant, quelques débiles faisaient hurler leur scooter des mers entre les citrons pourris qui flottaient à la surface du plan d’eau. Rubén roula sur l’artère principale, un sandwich à la main, acheté à la volée des boutiques de l’embarcadère. Gianni Del Piro habitait au bout de l’avenue, une maison pavillonnaire qui jurait avec les somptueuses demeures bâties un siècle plus tôt.
Une voiture de petite cylindrée était parquée sous le préau. Il balança les restes de sandwich au clébard qui faisait les poubelles du voisin, sonna à la porte d’entrée. La femme du pilote ouvrit sans tarder, Anabel, une fausse blonde dodue au sourire rouge cru qui, à en croire son vaste décolleté en forme de cœur, refusait toujours ses cinquante ans.
— Bonjour ! lança-t-elle au dandy qui usait ses semelles sur le perron.
Rubén, tout sourire, se fit passer pour un ancien copain de l’armée chargé de rameuter l’escadrille pour fêter la retraite d’un ami commun. Charmée de l’attention, Anabel expliqua que Gianni était parti la semaine dernière à Neuquén pour un stage de « perfectionnement à la voltige », qu’il serait de retour dimanche, mais qu’elle pouvait toujours l’appeler pour l’informer de sa démarche.