Celui de La Recoleta accueillait la fine fleur du pays, présidents, gouverneurs, ministres, célébrités — pour le tombeau d’Eva Duarte, dite Evita, il suffisait de suivre les gerbes. La famille Campallo faisait partie des privilégiés. Ça ne les consolait pas. De lourds nuages gris étaient tombés en fin d’après-midi sur la ville, assombrissant un peu plus les visages. Ils étaient une vingtaine, vêtus de noir, à se presser devant la dépouille de Maria Victoria. Eduardo, un homme de forte stature rasé de frais dans un costume de marque, sa femme Isabel, invisible squelette sous sa voilette, agrippée à lui comme à un tuteur, leur fils Rodolfo, pantalon à pinces et mâchoires rentrées dans son double menton. Quelques femmes voûtées s’agglutinaient derrière le trio, le mouchoir pendant à leurs tristes serres, deux adolescents peu amènes dans leur costard, qu’on avait peignés de force et qui re-plaquaient leur mèche dérangée par le vent. En retrait du cocon familial, la mine sévère sous de fines lunettes noires, un costaud au crâne rasé se chargeait d’éloigner d’éventuels reporters.
Eduardo Campallo avait veillé à enterrer sa fille dans la plus stricte intimité, après la fermeture officielle du cimetière. Il se recueillait devant le cercueil, mains jointes. Il avait refusé que sa femme voie le corps de Maria, vision en tout point traumatisante. Un prêtre au visage émacié officiait en latin, si maigre sous sa chasuble qu’il semblait balancer dans la brise : il répandit un peu d’eau bénite sur le cercueil de chêne. Isabel tenait à peine debout. Dernière oraison funèbre, dernières larmes ; Eduardo fit signe aux préposés de déposer la dépouille de Maria Victoria dans le caveau familial. Les sanglots redoublèrent.
La statue du général Richieri montait une garde inutile sur la placette en étoile. Rubén, qui avait joué à cache-cache avec le gardien du cimetière avant sa fermeture, avait trouvé un poste d’observation un peu plus loin — un monument de marbre blanc retraçant la « Conquête du Désert », illustré par des gravures de Mapuche à cheval, plutôt minables. Le détective descendit de son perchoir : on refermait le tombeau sur le corps de la malheureuse.
Le chat tigré qui roulait des épaules entre les tombes vint quémander une caresse, l’œil sale, indifférent. Rubén tapota le crâne griffé du matou et emprunta la contre-allée.
Le cortège, chassé par le chagrin, avait commencé à se disperser entre les croix grises piquées de mousse. Eduardo Campallo sortait au bras de sa femme quand il vit l’homme près de la placette. Isabel, qui marchait tête baissée, l’aperçut à son tour. Ses doigts se contractèrent sur la manche de son mari.
— Il faut que je vous parle, monsieur Campallo, fit Rubén en approchant.
Le visage de l’homme d’affaires, costume Prada noir, chaussures cirées, n’exprimait que dignité, tristesse et désolation. Isabel glissa un mot à son oreille, à la suite de quoi Eduardo se rembrunit un peu plus.
— Je n’ai rien à vous dire, Calderón. Votre présence ici est aussi indécente que malvenue. Je suis au courant de votre intrusion chez nous, ajouta-t-il sans masquer sa colère. La police aussi. Je vous préviens tout de suite que vous allez entendre parler de moi.
— La presse aussi quand ils sauront que vous avez adopté deux bébés pendant la dictature, le doucha-t-il.
Le garde du corps intervint aussitôt, veste à épaulettes et mâchoires proéminentes.
— Un problème, monsieur Campallo ?
Rubén brandit un sachet plastifié à l’intention de son employeur.
— Ces cheveux sont ceux de votre fille, dit-il avec un regard franc du collier. Ou plutôt de votre fille adoptive, Maria Victoria. J’ai comparé vos ADN : vous n’avez aucun lien biologique… Vous préférez m’en parler maintenant ou vous expliquer devant la presse ?
Le patriarche blêmit sous son masque de cire. Son fils, Rodolfo, arrivait près de la placette.
— Qu’est-ce qui se passe ? s’inquiéta le cadet en voyant l’agitation.
Rubén ignora le gorille à poils ras qui attendait les ordres du boss.
— Maria Victoria a été enlevée avant d’être assassinée, dit-il. Elle et ceux qui l’ont côtoyée. Maria recherchait son frère : son vrai frère, Miguel Michellini. Ce nom vous rappelle quelque chose, ou vous n’avez jamais rencontré la famille qui a procédé à l’échange des nourrissons ?
Il y eut un moment de flottement à l’entrée du cimetière. Eduardo s’empourpra.
— Vous n’avez aucun savoir-vivre ni compassion pour…
— Vous avez lu le rapport d’autopsie ? le coupa Rubén.
— Maria Victoria s’est noyée, gronda le père de famille. Ça ne vous suffit pas ?!
— Demandez à Munoz s’il y avait de l’eau dans ses poumons, demandez-lui si elle était encore vivante quand on l’a jetée dans l’océan ! feula-t-il avec l’envie de mordre.
— Qu’est-ce que vous racontez ?!
— Les fractures sont caractéristiques. On a jeté votre fille d’un avion, monsieur Campallo, comme au bon vieux temps de la dictature. Maintenant de deux choses l’une, enchaîna-t-il : ou vous êtes au courant et vous êtes le pire fumier sur Terre, ou vous n’en savez rien et je vous conseille d’en parler à vos amis.
— N’écoute pas ce bâtard, papa, siffla Rodolfo.
Isabel sembla s’effacer dans le dos de son mari. Une demi-douzaine de personnes s’étaient maintenant regroupées autour du patriarche.
— Maria a découvert que vous n’étiez pas ses parents biologiques, continua Rubén, que ses vrais parents ont été enlevés et liquidés lors du Processus. Maria a aussi appris l’existence de son frère, né en détention, ajouta-t-il en se tournant vers le cadet. Mais ce n’est pas toi, Rodolfo : son vrai frère a été échangé à la naissance en raison d’insuffisance cardiaque. C’est lui que Maria cherchait quand on l’a kidnappée : Miguel Michellini… C’était quoi son problème, lança-t-il aux apropiadores : le bébé marchait moins bien, alors vous l’avez bradé contre un neuf ? Il vous a coûté combien celui-là ?
Rodolfo resta incrédule. Son père ne cillait pas, statufié devant la placette. Une larme coula sous le voile d’Isabel.
— Sale chien ! aboya le cadet.
— Laisse-le parler, souffla Eduardo.
Rodolfo jeta un regard effaré à son père.
— Votre fille comptait vous attaquer en justice, monsieur Campallo, poursuivit Rubén. Vous et votre femme. On l’a assassinée avant qu’elle ne parle. C’est une chose dont je suis sûr.
Une volée de corbeaux passa dans les yeux du bâtisseur.
— Je n’ai pas tué ma fille, Calderón, déclara-t-il, la voix cassée.
— Un autre a pu le faire pour vous. Maria Victoria a eu en main un document qui vous compromettait, l’enfonça-t-il, vous et les personnes impliquées dans la séquestration de ses parents. Sept ans de prison, c’est la peine que vous risquiez comme voleurs d’enfants.
Eduardo oscilla dans la brise, livide.
— Quoi ? C’est vrai ?… Papa ?
— N’écoute pas ce démon, réagit enfin Isabel.
Eduardo Campallo avalait des serpents par la tête. Le monde s’écroulait. Il resta immobile, le regard vide, tout à fait frappé de stupeur. Près de lui, le front de son fils se lézardait. Rodolfo posa une main sur l’épaule accablée de son père.
— Papa ?… Papa ?!
Rubén rentra du cimetière de La Recoleta chargé d’adrénaline. Il déposa ses affaires dans l’entrée de l’appartement et trouva Ledzep allongé sur le dos, les pattes avant pédalant dans le vide. Les lampes japonaises du salon étaient allumées, les rideaux tirés…