— Jana ?
Pas d’échos, si ce n’est les rumeurs de la rue, ni d’odeur d’herbe évanescente. Rubén enjamba le chat et grimpa l’escalier de verre — peut-être était-elle dans le jacuzzi. L’ordinateur était en veille sur la table basse, son sac de voyage et ses affaires éparpillées sur le canapé-lit, la salle de bains vide. Il ouvrit la baie vitrée, attiré par les petites lumières sur la terrasse…
— Jana ?
La table était apprêtée, nappe blanche, assiettes et couverts alambiqués, des îlots de photophores vacillants dans le vent tiède, quelques pétales de roses rouges répandus au hasard, mais de la sculptrice, nulle trace… Le chat miaula dans son dos, le poil ébouriffé, frotta son museau contre son pantalon. Où était-elle encore fourrée ? Ledzep détala devant lui, qui redescendit l’escalier à sa suite, inquiet. L’animal s’amouracha du frigo, étirant sa queue touffue comme un roseau tremblant dans la bise. Rubén fila vers le couloir, vit la porte de la chambre entrouverte…
— Jana ?
La chaleur se fit plus épaisse quand il entra. L’odeur des roses flottait dans la pénombre, entêtante, une dizaine de photophores allumés disséminés autour du lit. Il se figea. Jana reposait sur les draps, les yeux clos. Elle ne portait rien d’autre qu’un débardeur noir et semblait dormir, les mains ramenées le long du corps… Rubén observa la toison brune de son pubis, sa bouche, les reflets mouvants de sa peau sous les ombres dorées des bougies, et n’osait plus bouger. L’avait-elle entendu ? Il voulut un instant refluer, revenir trente ans en arrière, au temps des passantes et des serments de grâce, mais ses mains, ses pauvres mains ne répondaient plus : elles se posèrent sur les joues de la Mapuche, qui frémit à peine à son contact.
Rubén l’embrassa comme au premier soir, tendrement, tout entière.
— Ta salive a goût d’herbe, dit-il tout bas.
Jana ouvrit enfin les paupières, sourit en le voyant penché sur elle, et écarta les cuisses. Trois pétales de rose rouge décoraient ses lèvres.
— Baise-moi au lieu de dire des conneries…
Jana n’avait pas connu beaucoup d’hommes — ce n’était pas non plus une compétition. Passé les étreintes maladroites de l’adolescence, elle avait entrevu les portes d’un paradis à conquérir lorsque Arturo, un jeune homme qui l’avait prise en stop sur la route de Buenos Aires, l’avait amenée chez lui pour une nuit d’amour d’autant plus belle qu’elle serait la seule, avant d’arriver à la capitale et percuter le mur de la réalité : un pays en temps de crise, où chacun survivait avec les moyens du bord. Furlan l’avait ramassée comme une pomme tombée trop tôt dans un champ de ruines et l’avait mangée verte. Les deux types avec qui elle avait couché par la suite — un étudiant lors d’un vernissage et un conservateur de musée d’une cinquantaine d’années qui l’avait invitée à un gueuleton à la « Taberna Basca » de San Telmo, avant de lui proposer fort aimablement de passer la nuit à l’hôtel — étaient comme des petits coquillages trouvés au fond d’une poche, souvenirs-témoins dont on se débarrasse sans presque y prendre garde.
Jana était sentimentale sous ses airs de chat sauvage, le blindage en couvercle de poubelle. Non, sa rencontre avec Rubén ne devait rien au hasard. Le hasard était comme le bonheur, une formule de winka. La veulerie des élites et les diktats de la finance l’avaient jetée vivante dans la décharge du monde, là où les rats faisaient la queue pour lui apprendre à avoir dix-neuf ans, mais l’étudiante avait dressé des barbelés pour garder inviolée la maison où grandirait l’Amour. Pour ce feu imaginaire, elle aurait tout donné, même ses sculptures.
Il crépitait encore à l’ombre des photophores, où leurs corps alanguis se remettaient du voyage. Jana voyait des formes étranges dans les draps froissés, des oreilles d’animaux, de vieux bonshommes, des glaciers comme elle, tout chamboulés. Ils venaient de faire l’amour, en avaient mis partout ; le fluide refluait entre ses cuisses, des étoiles lourdes bâillaient au plafond, les pétales de rose éparpillés parmi leurs humeurs terrestres. Jana appréhendait leur premier contact, sensation souvent irrévocable, mais Rubén avait enroulé ses mains lisses autour de ses jambes, frotté ses cheveux comme le pelage d’un animal soyeux et l’avait lapée à petites goulées : ses chevilles, l’angle mort de ses genoux, le creux de son aine, ses lèvres, le winka l’avait léchée en petits ronds concentriques sans jamais s’aventurer sur ses seins — la délicate attention —, sa langue douce avait remonté le cours de ses bras, ses aisselles, son cou, le lobe électrique de son oreille, puis il s’était dressé dans le ciel pour lui faire goûter son sexe, si gonflé d’elle que la goulue, ne tenant bientôt plus qu’à Babylone, l’avait attiré tout au fond de son ventre.
Des bouts d’âme bleue s’évaporaient. Les glissements sériels de sa queue sur son clitoris, hypnotiques, ses murmures pour le recevoir, ses yeux quand il l’avait pénétrée, le trait incandescent s’immisçant dans la soie, la quête patiente de son abandon, l’abandon : Jana avait tout aimé. Maintenant la nuit tombait derrière les stores de la chambre, elle rêvait à d’étranges sculptures sur les draps défaits, le monde s’était agrandi d’un tiers, il dépassait même, de tous les bords. Elle reposait près de lui, goûtant le silence qui les unissait encore dans la pénombre clinquante d’une chambre qui n’était pas la leur. Émotion inconnue, qu’elle mit sur le compte de ses antécédents — amour ou pas, on ne l’avait jamais baisée comme ça…
— Dis donc, je te fais de l’effet, dit-elle pour briser les chaînes.
Rubén sourit, les draps ramenés sur son torse. Pudeur ? Elle avait vu les marques sur son corps, mais ce n’était pas le moment de parler de ça.
— Tu as faim ? demanda-t-elle.
— Bof.
— Je vais préparer un truc pendant que tu rêvasses.
— O.K.
Jana se leva d’un bond, enfila son short et sa chemise par-dessus le débardeur moulant, qu’elle n’avait pas quitté.
— C’est prêt dans dix minutes !
Jana fila vers la cuisine, le laissant seul dans la chambre. Ledzep grimpa aussitôt sur le lit, enfouit le museau contre le visage de Rubén, ronronna comme un vapeur remontant le Mississippi.
— Putain, souffla-t-il en s’époussetant, tu me fous des poils partout.
Mais, à la tête qu’il faisait, le chat s’en fichait complètement.
Un Iggy Pop rugueux et bagarreur passait dans le salon quand il sortit de la douche, « Beat’em up ». Il retrouva Jana sur la terrasse, où elle avait dressé la table en attendant son retour. La Mapuche s’était légèrement maquillée, c’était la première fois. Rubén s’assit devant le plat fumant.
— C’est quoi ?
— J’en sais rien, répondit-elle.
Les produits macrobiotiques qui traînaient dans le frigo du rocker manquaient, il est vrai, un peu d’allure. En bout de table, Ledzep non plus n’avait pas l’air très convaincu. Rubén entama le steak de soja et fit le récit de sa journée. Les pétales sur la nappe évoquaient le moment qu’ils venaient de vivre, la nuit était douce, les voisins invisibles derrière la haie de bambous qui les protégeait du monde. Jana l’écouta, reprit espoir à l’évocation du pilote, raconta à son tour son intrusion dans le bâtiment de la Marine. La garde relâchée autour de la salle des archives, son échappée belle et son retour avec le colectivo d’Antepuerto avec le livret militaire de Montanez : les yeux ronds de Rubén rappelaient ceux du chat en bout de table.