— Et si tu t’étais fait piquer ?! la rabroua-t-il.
— Comme un vieux chien ?
— Tss.
Jana donnait le change mais elle avait eu la peur de sa vie ce midi. Il ouvrit bientôt le document qu’elle avait volé pour lui. Une photo en haut de page révélait le visage d’un jeune joufflu acnéique : Ricardo Montanez avait fait ses classes à Campo de Mayo avant d’intégrer l’ESMA (05/01/1976), qu’il avait quittée à la fin de son engagement en novembre de la même année, avec le grade de caporal. Tout concordait, la date de naissance, celle du transfert. Jana avait ses coordonnées sur sa liste télécom : Ricardo Montanez était aujourd’hui propriétaire d’un hôtel à Rufino, « La Rosada » (pas de site Internet), qui lui tenait lieu d’adresse.
— Ça vaudrait le coup d’interroger ce type, non ? conclut Jana.
Rubén acquiesça, dans ses pensées. Le Centre d’Anthropologie légiste de Rivadavia venait de confirmer les liens génétiques entre Maria Campallo et Miguel Michellini, mais la comparaison de leur ADN avec les ossements anonymes déterrés des fosses communes stockés dans leurs réserves ne donnait rien pour le moment. Si les parents disparus avaient été exécutés lors du « transfert », seuls Montanez et l’officier qui le commandait connaissaient le lieu de leur sanctuaire. Retrouver l’ADN du couple assassiné prouverait leur filiation avec Maria et Miguel : Eduardo Campallo et sa femme seraient alors contraints d’avouer le vol des enfants, validant l’authenticité de la fiche d’internement, même parcellaire, de Samuel et Gabriella Verón.
Rufino, un trou perdu dans la pampa. Jana avait pris des risques inconsidérés mais elle avait fait du bon boulot.
— Pisco sour ? proposa-t-elle.
Rubén sortit de sa léthargie. Presse-agrumes, citron, sucre, shaker, alcool, œuf, Jana avait rangé le matériel en bout de table.
— Je vais chercher les glaçons, dit-il en se levant.
— Ils sont là.
Un bol, niché sous les plantes : une attaque au cordeau. Ils se mirent à deux pour préparer le cocktail, remplirent les verres de mousse alcoolisée, trinquèrent à cette journée particulière. Les bambous ballaient mollement avec le vent du soir qui plongeait entre les buildings. La tension retombait ; ils burent et oublièrent l’enquête, les menaces qui pesaient sur eux, livrèrent les restes de soja à Ledzep et fumèrent pour allonger l’ivresse. Les étoiles s’allumèrent une à une au-dessus de la terrasse. Rubén réalisa qu’il ne savait rien d’elle.
— Tu as grandi où ? demanda-t-il depuis le banc qui lui faisait face.
— Dans le Chubut, répondit Jana.
— En territoires mapuche ?
— Oui… (Elle saisit un pétale de rose au hasard de la nappe, le déchira avec application.) Mais on a été expulsés de nos terres, elle ajouta. Une multinationale italienne…
— United Colors ?
— Oui. On ne devait pas avoir la bonne…
L’ironie cachait mal l’amertume.
— C’est pour ça que tu es venue à Buenos Aires ?
— Non. Non, je suis venue pour la sculpture, dit-elle. C’est la machi, la chamane de la communauté où on s’est réfugiés, qui m’a encouragée à sculpter mes rêves quand j’étais petite. J’ai commencé comme ça, en sculptant mes visions nocturnes dans le bois d’araucarias… L’école d’art, c’est venu plus tard.
Jana garda de la distance — terrain savonneux.
— La machi voulait peut-être te transmettre ses pouvoirs ? continua Rubén.
— Non, ça c’est ma sœur qui s’y colle… Mais c’est une autre histoire. Défendre l’identité mapuche n’a pas le même sens pour eux que pour moi. La force qui me lie à la Terre est moins organique : j’utilise des symboles, des matériaux… Ça t’intéresse ?
— Tu me prends pour un demeuré ?
Elle sourit au petit malin.
Peu d’Argentins connaissaient la situation de ceux qu’on persistait à appeler « Indiens ». Jana lui parla d’un monde de misère et de défiance, de villages perdus dans les contreforts des Andes où le développement se réduisait à quelques tracteurs, des conseils tribaux parfois corrompus qui vendaient par parcelles les terres ancestrales durement reconquises, un monde où les militants disparaissaient ou se faisaient tuer sans qu’on ouvre d’enquête, un monde de gens qui n’intéressaient personne. Rubén l’écoutait, attentif aux variations de sa voix, qui trahissaient des émotions grandissantes. Jana n’avait pas attendu Furlan ou les cours d’histoire de l’art pour savoir que la culture mapuche avait sa place auprès des autres : pour elle, l’affirmation de leur identité et de leur savoir n’était pas tant la possibilité d’un autre monde — avec la finance comme arme de destruction massive, il était en soi déjà mort — qu’un pacte de résistance avec la Terre. Les winka avaient volé les territoires mapuche, mais ils ne saisissaient rien du dialogue permanent qui les unissait au monde. Leur ignorance serait sa ligne de force.
Rubén repensait à sa sculpture monumentale au milieu de l’atelier, commençait à coller les petits bouts d’elle.
— Et tu n’as jamais eu envie de retourner dans ta communauté ?
— Non… (Elle secoua la tête.) Non.
— Pourquoi ?
Jana broya le dernier pétale du bout de ses doigts.
— Parce que c’est trop dur de la quitter. Et puis je te l’ai dit : c’est une autre histoire…
Son regard était devenu triste, comme lorsqu’il l’avait trouvée devant sa porte. Elle lui cachait quelque chose. L’essentiel peut-être…
— Je peux mettre ma tête sur tes genoux ? demanda Jana.
Rubén l’invita à s’allonger près de lui, sur le banc. Les coupes étaient vides, le vent plus frais après minuit. Elle fuma en regardant les étoiles, la nuque posée sur ses cuisses. Demain la journée serait longue jusqu’à Rufino mais personne n’avait envie de dormir.
— Et toi, tu n’as jamais songé à te marier, Sherlock Holmes ? fit-elle d’un ton désinvolte. Avoir des enfants ?
Rubén haussa les épaules.
— Il y a bien eu une femme dans ta vie ?
Sa sœur.
— Non. Non, pas de femme… Enfin, pas comme tu l’entends.
— Un mec ?
Rubén caressa sa joue.
— Les avis de recherche des disparus dans ton agence, la photo à l’écart, avec le jeune barbu et ses potes devant la tour Eiffel, continua-t-elle. C’est qui, ton père ?
Le visage sépia de Daniel Calderón, entouré de ses frères d’armes — un autre poète argentin et un éditeur exilé qui le traduisait toujours.
— Oui. C’est la dernière photo qu’on ait de lui. Un éditeur parisien me l’a donnée… Mon père a été enlevé en rentrant de France.
— Oui, j’ai lu ça… Tu es devenu détective pour quoi, le venger ?
— Venger les morts ne les fait pas revenir, éluda Rubén.
— Les vivants ne sont pas toujours mieux lotis.
— C’est vrai…
Les photophores s’éteignaient les uns après les autres : Jana dressa la nuque — difficile de voir s’il parlait de lui, avec l’obscurité des toits. Ancêtres ou disparus, ils couraient tous les deux après la même chose : des fantômes. Et avec un père poète de ce calibre, se dit-elle, Rubén devait aimer les histoires. Jana lui raconta celle des Selk’nam, cousins des géants patagons, dont elle descendait par son arrière-grand-mère, Angela, dernière représentante de ce peuple disparu en Terre de Feu. Elle lui raconta ses vieilles mains ridées qu’elle caressait petite, comme des crevasses, le couteau de ses ancêtres et le secret du Hain, que la matriarche lui avait révélé sur son lit de mort… La cérémonie du Hain était un véritable théâtre cosmogonique, mis en scène par les hommes pour effrayer et garder le pouvoir sur les femmes. Pour ça les Selk’nam prenaient l’allure de personnages fantastiques, revêtant les costumes terrifiants, extraordinaires, ceux des esprits qui composaient leurs mythes et qui les rendaient proprement méconnaissables ; certains personnages se montraient violents, d’autres ridicules ou obscènes. Les femmes, qui ne savaient rien du travestissement des hommes, réagissaient en conséquence, huaient ou tremblaient de peur en rassemblant les enfants sous les peaux. Les plus âgés d’entre eux étaient arrachés à leur mère pour subir trois jours d’enfer, humiliés, battus et poursuivis dans la neige et la forêt par les esprits les plus maléfiques. Dans ce théâtre cosmogonique, Jana avait une fascination particulière pour Kulan, « la Femme terrible ». Esprit de chair et d’os, Kulan descendait la nuit du ciel pour tourmenter ses victimes masculines : les hommes l’annonçaient en chantant, les femmes et les enfants se cachaient. L’esprit de Kulan, jeune et mince, était incarné par un kloketen, un enfant ou une adolescente sans poitrine, la tête camouflée sous un étrange masque conique, le corps traversé par une bande blanche jusqu’à l’entrejambe, couvert d’un cache-sexe. Kulan enlevait les hommes la nuit pour en faire ses esclaves sexuels, les gardait une semaine ou davantage sans qu’on ait aucune nouvelle d’eux. Les femmes la suppliaient au firmament, mais l’appétit de l’ogresse était insatiable : les hommes revenaient au campement en titubant, épuisés, vidés par les excès de Kulan, seulement nourris d’œufs d’oiseaux, les cheveux couverts de fiente céleste…