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Rubén souriait en caressant la tête de Jana posée sur ses genoux, goûtant la magie de cet instant qu’ils savaient tous deux éperdument éphémère.

— Et c’est quoi, le secret ? demanda-t-il.

— Le secret du Hain ? Ça, je te le dirai la prochaine fois !

Ses yeux noirs dégommaient les étoiles.

— On ne se quitte plus, si je comprends bien, insinua Rubén.

— Non… (Jana ne souriait plus.) Non, répéta-t-elle. On ne se quitte plus…

Jamais.

6

— Montanez, ce nom vous dit quelque chose ? Ricardo Montanez ?

— Ma foi, non. Qui est-ce ?

— Un ancien caporal rattaché à l’ESMA, répondit Luque. Montanez a servi là-bas en 1976 et on vient de me signaler la disparition de son livret militaire. Quelqu’un s’est introduit illégalement dans les archives de la Marine, une Indienne d’après les caméras de surveillance. Jana Wenchwn. Elle a laissé ses papiers à l’accueil. Inconnue des services de police. Wenchwn, ce nom ne vous dit rien non plus ?

— Non, répondit son interlocuteur.

— On la soupçonne de s’être enfuie avec Calderón. Je ne sais pas pourquoi elle recherchait ce livret militaire mais, comme Montanez a servi à l’ESMA, j’ai pensé que ça pouvait vous intéresser.

— Hum… Vous avez bien fait.

Torres ruminait dans le combiné du téléphone. Calderón travaillait pour les Mères de la place de Mai et les fouineuses remueraient ciel et terre. Leur style.

— Ce Montanez, relança Torres, vous savez ce qu’il est devenu ?

— Gérant d’hôtel à Rufino, d’après les premières infos, répondit Luque. Un bled perdu le long de la Ruta 7. Reste à savoir ce qu’il a à dire.

Un silence entendu flotta dans les ondes. La ligne était sécurisée, la menace diffuse. Le chef de la police s’enhardit.

— Dois-je en faire part…

— Non, non, le coupa Torres. Il n’est au courant de rien. Je vais prévenir le général. Si quelqu’un connaît Montanez, c’est lui. Je vous recontacterai en conséquence.

— Bien, monsieur Torres.

— Au revoir, monsieur.

— Au revoir.

Fernando Luque raccrocha, pensif. Torres l’avait mis dans le pétrin, jusqu’au cou, et il ne pouvait plus reculer. Le chef de la police d’élite actionna la ligne de sa secrétaire.

— Sylvia, passez-moi les douanes…

*

Passé les derniers faubourgs du Gran Buenos Aires, le vent soufflait sur les plaines, le pampero des gauchos. Les troupeaux y étaient jadis si abondants que les Portègnes lâchaient les vaches à l’arrivée des bateaux ennemis pour faire rempart de leurs cornes… La pampa où elles paissaient toujours s’étendait jusqu’aux Andes sur un millier de kilomètres, « paysage amorphe et anodin, uniforme et ennuyeux, comme la représentation du néant » qui aurait, d’après l’écrivain Sábato, nourri l’imaginaire métaphysique de la littérature argentine. Les conquistadors déjà avaient recherché en vain ces fabuleuses mines d’argent dont parlait la légende, et qui avaient donné le nom à cet eldorado dépressif — l’Argentine, désert d’herbes et de lacs, traversé aujourd’hui par une route de bitume sans virages apparents.

Rubén pensait à son père sur la Ruta 7, déchiffrant les phares des camions qui se signalaient au loin. Jana somnolait sur le siège voisin, les kilomètres défilaient et le détective surveillait les rétroviseurs à intervalles réguliers. Ils avaient passé un barrage de la police tout à l’heure, en quittant la province. Le motard avait demandé les papiers du véhicule, noté leurs noms, avant de les laisser poursuivre leur route. Les armes étaient cachées sous le siège, leurs bagages dans le coffre, avec les courses effectuées le matin même dans un centre commercial de banlieue. Encore quatre cents kilomètres avant Rufino. Il fuma en ouvrant la vitre, bercé par le ronron du moteur. Jana s’éveilla enfin ; elle cala les semelles de ses Doc sur le vide-poches, l’esprit encore vaporeux.

— Ça va ?

Le soleil brillait au-delà du pare-brise poussiéreux, des champs s’étendaient à perte de vue, océans verts clairsemés de vaches brunes.

— Hum, répondit-elle du bout des lèvres.

La tête brinquebalée contre la vitre, elle avait rêvé de Miguel. Le souvenir lui laissait un sale goût dans la bouche.

— Je prendrais bien un café, dit-elle bientôt.

Une station-service se profilait sur le bord de la route…

Ils remplirent le réservoir à la pompe pendant que les camions faisaient la queue pour le gasoil, se dégourdirent les jambes en regardant passer les semi-remorques. Un vent de poussière balayait la cour, écrasée de chaleur au zénith.

— Je vais te relayer au volant, dit Jana pour sortir de ses brumes oniriques.

— Plus tard si tu veux.

— Je conduis mieux que toi, blagua-t-elle, un autre débardeur noir sur les épaules.

Rubén aussi se fichait des bagnoles. La sienne, une Hyundai, marchait correctement. Il passa son index sur les lèvres de la Mapuche, recompta les baisers laissés là pour elle.

— Tu as faim de quoi ? demanda-t-il.

— Devine.

Une odeur de frites molles empestait le snack de la station-service. Ils burent un café à la machine en observant le taudis où grommelaient les routiers, s’embrassèrent furtivement en allant aux toilettes, se retrouvèrent dans la boutique. Ils payèrent l’essence à la caisse où s’entassaient les cochonneries chocolatées et emportèrent les empanadas plus ou moins frais qu’on proposait sous vide. Ils s’installaient dehors, à l’ombre d’un parasol publicitaire jauni, quand Rubén reçut le sms d’Anita. Un message laconique, « Le Vieux est O.K. ».