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— Ça veut dire quoi ?

— Qu’on pourra bientôt pister le portable de Del Piro, le pilote…

Jana prit le volant dix minutes plus tard, remontée : elle mit l’album de Jesus Lizard emprunté à l’appartement dans l’autoradio, déboucha sur la nationale et suivit l’aspiration des camions qui polluaient l’azur. « Goat. » Chacabuco, Junín, Vedia, les villes passèrent comme des bombes le long de la Ruta 7.

*

Simple étape sur la route de Mendoza, la petite ville de Rufino vivait au ralenti, son rythme de croisière. Une usine de soja aux cheminées fumantes constituait l’essentiel de l’activité, le reste se résumait à un lot de stations-service où s’agglutinaient les semi-remorques repus, à quelques magasins aux vitrines de Far West et à deux hôtels dans la rue principale, quasi désertée malgré le samedi soir qui s’annonçait. Aucun d’eux ne répondait au nom de « La Rosada ». Les reins rompus par la route, Jana et Rubén dînèrent au restaurant de l’hôtel le moins déprimant. La jeune serveuse semblait s’ennuyer à mourir, décolleté pigeonnant dans l’attente qu’on la tire de l’impasse : d’après elle, « La Rosada » se situait à la sortie de la ville, après le rond-point qui ramenait les routiers vers la nationale. Le regard de la fille, d’abord avenant, avait viré à l’aigre-doux…

Une petite route d’asphalte jonchée de nids-de-poule s’échappait vers le nord ; suivant les indications de la serveuse, ils dépassèrent la station-service BP aux couleurs délavées et roulèrent un kilomètre. L’enseigne de « La Rosada » apparut bientôt entre les buissons, une pancarte miteuse dont les flèches signalétiques semblaient dater du retour de San Martín. Jana gara la Hyundai dans la cour de gravier. Des box de parking vides s’alignaient à l’arrière du bâtiment, l’un d’eux fermé par une bâche de plastique bleu. Ils mirent pied à terre, firent un bref panoramique, cherchant en vain l’entrée de l’hôtel.

— Bizarre comme endroit, fit Jana.

Rubén se pencha vers le box au rideau tiré, remarqua les roues d’une voiture qui dépassaient de la bâche…

— Bonsoir ! lança une voix dans leur dos.

Un homme au visage buriné approchait. Il portait un pull de laine mité évasé sur ses courtes jambes, un pantalon de survêtement difforme et des sandales éculées où pataugeaient deux chaussettes de couleurs différentes, en partie trouées. Il jaugea l’Indienne et le Blanc qui l’accompagnait, sourit de ses dents valides.

— Vous êtes deux ? C’est cent cinquante pesos la chambre ! annonça-t-il avec vaillance. La demi-heure, hein ! ajouta-t-il dans un clin d’œil bonhomme.

Un orteil noir de crasse pointait de sa chaussette verte. Le couple le regarda avec circonspection, mais l’homme ne se laissa pas démonter.

— Si vous avez envie de rester une heure, ou plus, je peux vous faire un prix ! Allez, s’emporta-t-il dans un élan jovial : cent pesos !

Jana se tourna vers le box ouvert, aperçut une affichette en forme de cœur rouge grossièrement scotchée sur la porte du fond, laquelle devait donner sur une chambre croquignolette… « La Rosada » : un hôtel de passe pour routiers ou maris infidèles qui venaient soulager là l’ennui des grandes plaines.

— Vous êtes Ricardo Montanez ? grimaça Rubén.

— Bah, non ! rétorqua le nain sale. Lui, c’est l’patron : moi j’suis juste gérant des box, Paco ! Pour les chambres, on peut s’arranger, enchaîna-t-il dans un sourire carié. Deux cents pesos la nuit entière, ça vous va ?

Le dénommé Paco était affublé d’une perruque, si grossière qu’elle tenait plus de la casquette. Les poches sombres qui cernaient ses yeux lui donnaient une mine de panda triste, le cerveau aussi avait l’air de mâchouiller du bambou.

— Il est où, le grand patron ? grogna Rubén.

— Bah, chez lui, dit-il en indiquant la maison derrière les arbres.

Des lumières pointaient au crépuscule, en partie cachées par une haie touffue. Le tenancier du bordel autoroutier dévisagea l’Indienne, croisa le regard oblique du grand brun qui inspectait les lieux d’un air pas commode, tenta son va-tout.

— Cinquante ! Cinquante pesos pour une heure !

Le lourd. Rubén prit le traîne-savates par le col de la serpillière qui lui servait de tunique, souffla à sa face avinée :

— Viens avec nous, Don Juan.

— Hey ! Vous pouvez pas aller chez m’sieur Montanez comme ça ! s’étrangla Paco pendant qu’il le tirait sur le gravier. C’est privé ! Hey ! C’est privé !

— Ta gueule, on t’a dit.

Une petite propriété apparut, une maison de plain-pied couverte de lierre, invisible depuis la route. Une guirlande de lampions et une glycine égayaient l’entrée, les fenêtres en revanche étaient closes.

— Montanez a une femme, des enfants ?

— L’a divorcé, j’crois.

— C’est quoi son business ?

— L’hôtel !

— Quoi d’autre ?

— J’en sais rien, balbutia le gérant des box. Les chambres… Je m’occupe juste des chambres !

Un oiseau de nuit pépia dans les branches. Rubén poussa le type vers le perron et tendit le calibre.45 à Jana.

— Si ce tas de poux essaie de filer, tire-lui une balle dans le pied.

— O.K.

Paco regarda autour de lui comme une mouette devant une proie échouée sur la plage.

— Hein ?! Z’êtes cinglés ou quoi ?! K’es vous allez faire avec…

— Une autre dans le cul si tu joues au con, siffla Rubén. Maintenant, sonne.

Les jambes courtaudes de Paco tremblaient sous ses hardes. Il sonna, plusieurs fois. Le bruit sporadique des camions perçait au loin, des insectes virevoltaient sous la glycine, mais personne ne répondait. La porte était ouverte : Rubén poussa le nain à perruque devant eux en le sommant de la boucler. Un couloir sombre balisé de bougies menait à une double porte blanche aux reliefs dorés. Ça sentait le jasmin dans le couloir où dansaient les bougies. Paco marchait à pas comptés sur le marbre rose, dégageant une odeur de putois parmi l’encens. Les voix se firent plus audibles derrière les dorures de la double porte : des gémissements féminins, langoureux, ponctués de cris d’extase sans équivoque. Leurs regards se croisèrent, interloqués. La double porte était fermée à clé : Rubén fit sauter la serrure d’un violent coup de pied et jeta le loqueteux au milieu de la pièce avec la même virulence.

Ce n’était pas une partie fine entre notables de Rufino, encore moins une partouze avec putes de luxe payées au soupir : Ricardo Montanez était seul au milieu du lupanar, nu comme un ver, du champagne dans un seau à glace à portée de main. Un écran géant relié à un ordinateur faisait face au jacuzzi bouillonnant sous les enceintes, d’où vagissaient des orgasmes tonitruants. Une fille s’exhibait sur l’écran king size, porte-jarretelles et clitoris humecté sur son pubis rasé, dans un décor cliché d’hôtel de passe. Adepte du cybersexe, Montanez communiquait avec les animatrices performeuses d’un site qui, à raison de cinquante pesos les dix minutes, offraient des stimulations sexuelles de tout ordre : les filles répondaient aux injonctions des clients par des textes brefs tapés sur le clavier, vagissant pour la forme. Montanez vit son employé à quatre pattes sur les peaux de bêtes acryliques, le couple qui l’accompagnait et, après un moment de stupéfaction partagé, réagit.

— Qu’est-ce que vous faites là ?! C’est… C’est privé ici !

La soixantaine bouffie aux repas d’affaires, Ricardo Montanez avait un corps mou et laiteux couvert d’huiles odorantes, de courts yeux bruns et un ventre pachydermique qui cachait presque son sexe d’enfant : un sexe imberbe, qui n’avait pas dix ans.