Rubén approcha pendant que Jana coupait la sono. Honteux, furibond, Montanez se redressa dans son plus simple appareil et se précipita vers le peignoir de soie posé sur le lit pour cacher son prépuce.
— C’est… c’est une violation de domicile ! s’insurgea-t-il.
Ricardo Montanez avait pris cinquante kilos depuis sa jeunesse militaire, mais il s’agissait bien de l’ancien caporal.
— Écoute, mon gros, commença Rubén en lui faisant face. J’enquête au sujet d’un double meurtre qui a eu lieu pendant la dictature : Samuel et Gabriella Verón. Je sais que tu as servi à l’ESMA à cette période, je sais aussi que tu as participé au transfert du couple et à leur assassinat. Septembre 1976. Un couple dont les enfants ont été volés.
— Qui… Qui êtes-vous ?! s’empourpra le propriétaire.
Il chercha autour de lui, ne trouva qu’une vidéo soudain obscène et son employé, penaud.
— N’attends de l’aide de personne, le prévint Rubén.
— Mais…
— Je me fous de tes problèmes sexuels, Montanez. Je veux juste savoir qui était l’officier qui t’accompagnait cette nuit-là, et où vous avez enterré les cadavres.
Le gros homme serra plus fort son peignoir, ne sachant plus à quel saint se vouer.
— Tu parles ou il faut te couper l’asticot, le pressa l’Indienne.
— C’est pas moi, bredouilla-t-il. Je… Je n’étais que chauffeur… C’est de l’histoire ancienne.
— Pas pour nous. Qui était l’officier chargé de l’extraction du couple ?
Ricardo suait à grosses gouttes sous son fond de teint. Rubén l’empoigna par le col.
— Tu entends ce que je te dis ?!
— J’en sais rien ! glapit-il. On me l’a jamais dit. Il… il n’était pas de l’ESMA. Ou j’en avais jamais entendu parler. Je ne sais rien, je le jure !
— Où sont enterrés les corps ?
— Je… Je ne sais plus.
— Où ?!
Il commençait à l’étrangler.
— Dans les Andes… Près de la frontière chilienne.
— Où dans les Andes ?!
— Un col ! souffla l’obèse. Je sais plus !
Paco recula vers la porte, fixant d’un air effaré le visage cramoisi de son patron que le grand brun malmenait.
— Bouge pas, toi ! siffla Jana en lui donnant un coup de pied.
— Un col ! s’étouffait le boss. Vers Puente del Inca ! Dans… dans ce coin-là !
L’ancien caporal commençait à suffoquer. Rubén relâcha son étreinte.
— Tu vas nous y emmener, annonça-t-il d’une voix caverneuse.
— Qu… quoi ?
— Au col où tu les as enterrés.
Montanez tremblait encore de tout son corps, qui sembla se dégonfler.
— Hein ?! Mais… c’est à mille bornes d’ici ! dit-il en rajustant le col de son kimono, froissé par l’empoignade.
Rubén jaugea l’homme au sexe d’enfant, qui flageolait sous la soie.
— Habille-toi, mon gros père.
Jana conduisait pendant que Rubén cuisinait le type à l’arrière. Bouddha recroquevillé dans le coin de l’habitacle, réceptif aux menaces du détective ou soulagé de parler après toutes ces années de silence, Montanez avait raconté son histoire.
Ayant grandi dans la région, sans projets ni autre diplôme qu’un permis poids lourds (son père était routier), Ricardo s’était engagé dans l’armée à dix-neuf ans, sur un coup de tête aux effets boomerang. Les verdes, les jeunes recrues, n’avaient pas le choix : ceux qui n’obéissaient pas aux ordres, fussent-ils iniques, se retrouvaient de l’autre côté de la barrière. Ricardo avait d’abord été affecté au Campo de Mayo, devenu avec la chasse aux « subversifs » un vaste camp de concentration, puis à l’ESMA, comme chauffeur. On l’avait choisi pour l’extraction d’un couple de détenus, sans rien lui révéler de la mission spéciale à laquelle on l’avait affecté. L’identité des prisonniers, drogués pour le voyage, lui était inconnue, mais il se souvenait du transfert, une route interminable effectuée en partie de nuit, qui les avait menés jusqu’à la cordillère. Un officier l’accompagnait, un colonel de l’armée qui n’avait jamais dit son nom. Montanez avait conduit le fourgon sans poser de questions. Arrivé au pied des Andes, l’officier lui avait ordonné d’enfiler une des capuches avec lesquelles ils aveuglaient les subversifs, et de se tenir tranquille pendant qu’il le relayait au volant. Ils avaient roulé une heure ou deux, sans un mot, jusqu’à une estancia isolée, quelque part au fond d’une vallée. Montanez avait aidé le colonel à sortir le couple du fourgon. Ils étaient réveillés à ce moment-là, les mains attachées dans le dos, un homme hirsute et une femme dans une robe en piteux état, qui marchait avec peine. Quelqu’un les attendait à l’intérieur de l’estancia : le colonel était entré avec les deux détenus, lui était resté à se les geler dans le fourgon. Le trio était ressorti une heure plus tard. Ricardo avait renfilé la cagoule, toujours sans un mot, et ils étaient repartis dans la nuit, comme ils étaient venus. Après ce qui lui avait semblé une nouvelle heure de route, le colonel avait emprunté des chemins sinueux avant de stopper le véhicule en plein désert.
Les prisonniers tremblaient de peur quand ils les avaient fait descendre du fourgon. L’officier leur avait ordonné de creuser leur tombe, revolver au poing, mais le couple avait refusé. Finalement, c’est Ricardo qui s’était coltiné la corvée. Le colonel avait abattu lui-même les subversifs d’une balle dans la nuque, la femme d’abord, puis le barbu… Après quoi, l’officier chargé de la mission l’avait sommé de reprendre le volant et de la boucler s’il ne voulait pas s’attirer d’ennuis : c’est ce qu’il avait fait. Montanez avait quitté l’armée deux mois plus tard, à la fin de son engagement, et s’était installé dans sa région d’origine en espérant n’entendre plus jamais parler de cette période.
L’ancien chauffeur suait sur la banquette arrière, ses joues tremblant sous les aléas de la route. Rubén le harcelait.
— On t’a donné de l’argent pour que tu la fermes ?
— Non.
— Comment tu t’es acheté ton hôtel pourri ?
— Mes parents sont morts… Ils m’ont laissé un peu d’argent.
— Ce colonel, tu as dû le recroiser après cet épisode ?
— Non. Non, jamais. Il n’était pas de l’ESMA, je vous dis !
— Décris-le.
— Assez grand… les cheveux épais, bruns… Plutôt jeune à l’époque, la quarantaine… C’était il y a longtemps, je ne me souviens plus.
— Ben voyons. Un signe particulier ?
— Non… Non… Je ne l’avais jamais vu, et ne l’ai jamais revu depuis. C’est une période que je veux oublier et…
— Décris le lieu de l’exécution.
— Vers Puente del Inca… Je me souviens de rochers noirs le long d’une piste, d’un éboulis géant… C’était il y a longtemps !
Rubén maugréait à l’arrière. Il y avait des trous dans le récit du caporal — le lieu de l’estancia, ce qui avait pu s’y dérouler, l’identité du propriétaire, celle de l’officier chargé du transfert et de l’assassinat. L’interrogatoire avait duré plus d’une heure. Montanez finit par s’assoupir, les nerfs en chute libre après la confession… Rubén réfléchit un long moment sur la banquette. Jana scrutait la route, attentive aux vaches égarées qui pouvaient les pulvériser. Il se pencha bientôt vers elle.