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— Tu veux que je te relaie ?

— Non, ça va… Dis, chuchota la sculptrice. Je pense à un truc.

— Quoi ?

— Comment on va faire pour le chat ? Il va avoir faim, le pauvre vieux…

Rubén caressa la nuque de la Mapuche, et sourit dans le noir de l’habitacle.

— T’en fais pas pour lui, va…

*

La vallée d’Uspallata taillait la cordillère dans le vif : le cœur de la roche y était jaune, rouge, gris, noir, vert, miracle de la nature escortant le défilé. Ils avaient dépassé Mendoza avant l’aube et suivi la route de montagne qui gravissait les Andes. Quelques carrières aux camions à l’arrêt et d’improbables derricks mimant la conquête de l’Ouest semblaient figés sous les premiers rayons du soleil. Plus loin, une chapelle bricolée dans un tuyau d’évacuation alignait ses ex-voto. Ils longèrent des gorges spectaculaires, un lac d’eau turquoise surmonté de mesas, des canyons alambiqués où dormaient des clubs de rafting, fermés avec la fin de l’été. Neuf heures qu’ils roulaient, sans presque s’arrêter ; le manque de sommeil se faisant sentir, ils s’arrêtèrent pour prendre un café dans un hôtel de montagne, qui ouvrait ses portes.

Arraché à son extase virtuelle, Ricardo Montanez s’ébroua sur la banquette. Il portait un pantalon de lin, une tunique beige enfilés à la va-vite et des mocassins sans chaussettes.

— Faut que j’aille me soulager, dit-il.

L’auberge était vide à cette heure. Rubén profita qu’il descende aux toilettes pour commander les petits déjeuners, rejoignit la terrasse ensoleillée. Des pierres géantes gisaient de l’autre côté de la route, tombées depuis des siècles ; Jana miaulait en étirant ses bras, les muscles roides. Le jour se levait sur les crêtes, un oiseau de proie volait haut dans le ciel rose. L’air était plus frais à deux mille mètres, le paysage d’une limpidité cinématographique.

— Je ne suis jamais venue par ici, dit la Mapuche. C’est beau…

Ils atteindraient bientôt l’Aconcagua, « la sentinelle de pierre », toit des Amériques, dont les pics enneigés se perdaient dans les nuages. Rubén se tint près d’elle, le parfum de ses cheveux comme témoin.

— Tu crois que Montanez nous baratine ? demanda-t-elle alors. Des heures qu’il geint à l’arrière.

— On le saura bientôt.

Un camion passa à hauteur, à fond de deuxième.

— On ferait quand même mieux de se méfier, dit Jana dans une moue. Ce type m’a tout l’air d’un faux cul, avec sa petite bite…

Un mince sourire grandit sur ses lèvres. Rubén eut soudain envie de l’embrasser, de lui dire que la soirée d’hier avait été merveilleuse, mais l’ancien caporal revenait des toilettes, pâle comme un linge…

Puente del Inca : dernier col avant la bascule vers le Chili. Une poussière orange volait sur la route bitumée ; ils ne croisaient plus que de rares camions à l’approche du poste-frontière. Montanez continuait de suer sang et eau à l’arrière de la Hyundai, guère revigoré par le petit déjeuner. Ils aperçurent un couple de lamas perdus dans la caillasse à la sortie de Las Cuervas, mais plus le moindre humain. Les flancs des montagnes variaient du mauve au rouge, sous une chaleur grandissante. Jana ralentit devant les rails d’un train oublié : un vieux pont en ferraille annonçait el Puente del Inca, l’extrémité méridionale de l’ancien royaume inca.

— Tu te repères ? lança Rubén au volant.

Montanez ruisselait sous sa tunique. Il avait peur de ses souvenirs, de passer des années en prison pour une faute qu’il n’avait pas commise. La prescription contre les crimes d’État ayant été levée, le détective avait passé un marché avec l’ancien militaire : pas de poursuites pénales en échange de sa collaboration. Ils longèrent la faille d’un río asséché, puis les éboulis dramatiques d’un accident de canyon : Montanez observait les lieux, concentré.

— À droite, dit-il bientôt.

Une plaque de glace luisait à l’ombre lunaire d’un piton rocheux. Ils suivirent la piste de terre qui filait vers la droite. L’air était plus chaud par les vitres ouvertes. La Hyundai roulait aux pieds de titans érodés par le vent quand le gros homme fit signe de ralentir. Une coulée de lave s’était échouée près d’un pic de roche noire aux reflets d’acier.

— C’est là ?

— Oui… Oui, je crois.

Le caporal n’était jamais revenu sur les lieux du crime mais impossible d’oublier ces contrastes. Ils garèrent la voiture sur le bas-côté. Montanez ne disait rien, hypnotisé par les reflets métalliques de la roche qui mangeait le ciel. Rubén prit les outils dans le coffre. Ricardo sondait le sol avec appréhension, comme si les morts pouvaient se relever. Enfin, il désigna un carré de terre au pied des éboulis.

— Ici, je crois.

Le sol était sec, parsemé de petits cailloux. Rubén jeta une pelle et une pioche flambant neuves devant ses mocassins à pompons.

— Creuse.

Le soleil grimpa en flèche dans le cœur des Andes. Montanez ahanait, arc-bouté sur son manche : deux heures déjà qu’il piochait face au précipice. Il se plaignait d’ampoules, de crampes, de mal de dos. La terre était rude et la chaleur éprouvante malgré le linge qui protégeait sa grosse tête rasée ; réfugiés dans la voiture, portières ouvertes pour brasser l’air du désert, Jana et Rubén le regardaient s’escrimer.

Jana n’était jamais venue au nord de la cordillère mais elle savait qu’il existait un site huarpe dans la région, un centre énergétique aussi puissant qu’au Machu Picchu, où les chamans dialoguaient avec l’esprit cosmique. Les Huarpe, ces géants pacifiques, n’avaient pas été détruits par les petits Incas mais par les Jésuites, qui les avaient embrigadés pour les sauver. Rubén l’écoutait en fumant, surveillant d’un œil l’évolution des travaux. Il repensait à leur discussion sur le toit-terrasse. Les Mapuche aussi dialoguaient avec la Terre. Sa sœur, machi

— Au fait, tu ne m’as pas dit, reprit Rubén. C’est quoi le secret du Hain ?

L’arrière-petite-fille selk’nam lui adressa un regard charmant.

— Tu le sauras peut-être un jour. Ou jamais.

Il cracha la fumée de sa cigarette par la portière ouverte. Pas très juste, son histoire… À vingt mètres de là, Montanez n’en finissait plus de jurer contre la terre barbare ; sa tunique était sale, ses mocassins poussiéreux, ses mains couvertes d’ampoules au pied de la masse rocheuse. Il continua à s’échiner sous le soleil d’airain, masse flageolante à demi avalée par le trou, creusa, creusa encore, jusqu’à buter sur un os.

— Y a un truc, là ! cria-t-il enfin.

Montanez avait reposé le manche de pioche, l’œil torve sous son linge. Jana et Rubén quittèrent l’habitacle qui les protégeait du soleil et rejoignirent la fosse, d’où le gros homme s’extirpait avec peine. Des bouts d’os apparaissaient au fond du trou. Rubén déposa la petite mallette que lui avait remise Raúl Sanz, descendit d’un bond dans la cavité. Jana surveillait Montanez, la figure rougie par l’effort, au bord de l’apoplexie. Le détective déblaya la terre plus meuble à l’aide de petits outils d’archéologie : pinceaux, râteaux, pic, ses gestes étaient précis, précautionneux. Jana se pencha sur la tombe. D’autres os apparurent, des vertèbres, la couleur d’un tissu, puis un crâne humain. Celui d’une femme, d’après ce qui devait être les restes de la robe… Montanez épongeait encore son visage, assis à l’ombre du pic noir qui les dominait.