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— C’est le vêtement qu’elle portait ? lui lança Rubén.

L’ancien caporal approcha de la fosse avec une lenteur exténuée, fit un signe affirmatif. Rubén poursuivit l’exhumation. Il y avait un autre corps, emmêlé au premier, un homme, la nuque brisée par l’impact d’une balle. Samuel et Gabriella Verón. Ça ne pouvait être qu’eux.

Le détective ne dégagea pas les squelettes du couple enlacé dans la mort : il détacha les crânes et les fourra dans le sac militaire prévu à cet effet. Jana non plus ne disait rien. Le soleil mordait à l’heure de midi. Rubén eut une pensée émue pour ces deux jeunes qui, après six semaines cauchemardesques dans les geôles de l’ESMA, s’étaient retrouvés en pleine nuit au milieu des Andes, se serrant en tremblant devant la tombe qu’on creusait pour eux… La fille d’abord, avait dit Montanez, puis le barbu. Deux jeunes de vingt-cinq ans, dont on avait volé les enfants. Des amoureux…

*

Un orage gris de colère balayait le plateau de la vallée. Ils passèrent au large du nuage, suivant le rayon du soleil qui transperçait l’opaque. Jana conduisait sans un mot. Ils venaient de quitter la piste et de retrouver la route bitumée qui serpentait jusqu’à Uspallata. Les ossements étaient dans le coffre, avec les outils et leurs bagages. Rubén avait enseveli les restes de Samuel et de Gabriella, espérant leur offrir plus tard une sépulture décente. À l’arrière, Montanez se remettait doucement, comptant les ampoules éclatées sur ses doigts boudinés. Lui aussi était retourné. Ils longèrent des roches abruptes d’une beauté stupéfiante, sans croiser de véhicules. Le détective envoyait des messages sur son BlackBerry quand Jana ralentit à la sortie d’un virage.

Des gens barraient la route.

— Rubén…

Il releva la tête. Des piqueteros. Ils étaient peu nombreux, à une centaine de mètres, oubliés de la croissance réunis sous une banderole bombée à la va-vite. Difficile d’y lire grand-chose — des revendications pour du travail. Bizarre. Les chômeurs faisaient des signes au milieu de la route : Jana freina à l’approche du barrage, vitre baissée. Un homme vêtu d’un vieux survêtement avança à sa rencontre, un bob aux couleurs passées sur la tête. Le piquetero sourit de toutes ses dents, une méchante balafre sur le nez, des prospectus à la main.

— Hola, señorita ! fit-il en se penchant à la portière.

Ils étaient six sous la banderole, la tête protégée par des chapeaux de paille : il n’y avait personne près des glacières mais un type au volant d’un pick-up, qui les observait sur le bas-côté.

— Fonce ! cria Rubén en plongeant la main sous sa veste. Fonce !

Ces types n’étaient pas des piqueteros. L’homme à la portière lâcha les prospectus qui cachaient son arme et braqua le canon sur la Mapuche au volant : une détonation claqua dans l’habitacle tandis qu’elle écrasait l’accélérateur. Rubén avait tiré le premier, à bout portant : touché au plexus, le balafré bascula sur l’asphalte.

— Fonce, fonce !

Jana n’entendait plus les cris de Rubén sur le siège voisin ni les rugissements du moteur : la détonation avait retenti à quelques centimètres de ses oreilles, un sifflement aigu lui perçait les tympans et le monde semblait basculer. Elle traversa le cordon de faux piqueteros, qui se dégagèrent aussitôt. Ils dégainèrent les armes camouflées sous leurs chemises et vidèrent leur chargeur comme au stand de tir. La vitre arrière de la Hyundai vola en éclats.

— Baisse la tête, Jana ! rugit Rubén. Putain, baisse la tête !

La Mapuche fixait la route, agrippée au volant : une volée de balles s’abattit sur eux, répandant des bouts de verre à travers l’habitacle. Jana roulait pied au plancher mais ils manquaient encore de vitesse : le pare-chocs et les phares furent touchés, le coffre troué de balles. Montanez hurla à l’arrière. Jana se cramponnait quand un pneu explosa. Elle perdit aussitôt le contrôle du véhicule, qui dériva brutalement vers le bas-côté. Il n’y avait pas de rail de sécurité mais une terre aride qui amortit la sortie de route : les projectiles fusaient toujours autour d’eux, brinquebalés sur le bout de désert.

— Continue, continue !

Jana roula une centaine de mètres avant d’entendre les premières bribes de sons : Rubén lui montrait un point au-delà du pare-brise, des ruines, un peu plus haut sur la colline. La Hyundai gravit encore une trentaine de mètres et s’immobilisa contre un talus de pierre et de sable. Rubén embarqua le .38 sous le siège conducteur et poussa la portière.

— On dégage, vite !

Jana s’éjecta tandis qu’il contournait la voiture pour prendre le sac au fond du coffre. Ricardo Montanez s’extirpa à son tour en gémissant, la tunique mouchetée de sang : une balle lui avait brisé l’humérus. Les projectiles sifflaient à travers le nuage de poussière qui les protégeait encore, Montanez grimaçait en tenant son bras blessé, déboussolé. Rubén l’entraîna vers la Mapuche qui détalait en direction des ruines, le revolver à la main. Le pick-up arrivait dans leur dos, cinq hommes grimpés sur le plateau. Ils stoppèrent à hauteur de la Hyundai, firent cracher leurs feux au milieu de la poussière tourbillonnante qui finissait de se dissiper. Cent mètres d’avance. Les piqueteros bondirent à terre, s’adressèrent des signes codés pour se diviser en deux groupes et se lancèrent à la poursuite des fugitifs.

Rubén lâcha Montanez, dont le bras pissait le sang, peina pour rattraper Jana qui avait atteint la première butte. Le refuge était un peu plus haut, après le dénivelé. Il fila à sa suite, le sac militaire à l’épaule, sans se retourner : de nouveaux projectiles ricochèrent dans la rocaille. La pente était raide avant de rejoindre les ruines. Jana et Rubén atteignirent le muret les premiers. Montanez était à la traîne, les yeux révulsés devant sa fracture ouverte et les trajectoires mortelles qui sifflaient à ses oreilles. Il perdit un mocassin dans la course, voulut le récupérer et lâcha un cri strident. L’omoplate et le poumon perforés, l’ancien caporal s’écroula à mi-pente. Peur panique : il s’agrippa aux pierres qui fuyaient sous ses mains, refusant de croire sa dernière heure venue et, dans un hoquet de sang, se laissa glisser sur les cailloux. Les tueurs accouraient dans son dos, six hommes répartis en deux groupes qui montaient à l’assaut de la butte. Rubén reprit son souffle, compta les balles qui cliquetaient dans sa poche : cinq. Plus les sept dans le barillet du Colt. Le .38 était chargé. Ça faisait vingt-deux.

— Planque-toi, fit-il d’un coup de tête vers l’abri de pierres.

Tir sur cibles mouvantes : leur rendez-vous hebdomadaire, avec Anita… Rubén visa les types qui cherchaient à les contourner vers la droite, bras tendu, et fit feu trois fois. Un homme s’affala, touché au ventre. Aucune cache possible dans un rayon de vingt mètres : il tira deux autres coups en direction du plus corpulent, un type en jean crasseux, qui recula sous l’impact. Rubén plia l’échine et fila sous un tonnerre d’acier approximatif. Jana tentait de se déboucher les oreilles, accroupie derrière le mur en ruine.

— Ça va ?

— J’entends rien !

Ce n’était pas les restes d’une estancia perdue dans la cordillère mais l’ancien bâtiment des thermes qu’une avalanche avait détruit un siècle plus tôt. L’hôtel de luxe surplombait le Río las Cuevas, vingt mètres plus bas. Rubén se colla à une fenêtre qui faisait office de meurtrière, posa le sac de toile qui renfermait les têtes.