— Jana, tu m’entends ?!
— Ouais, ça va mieux.
Rubén logea le .38 dans ses mains.
— Je tire sur qui ? demanda-t-elle.
— Le groupe de gauche, dit-il en désignant les trois hommes qui s’approchaient.
La Mapuche n’avait jamais manié un revolver, toujours des carabines : elle releva le chien. Sa joue était blessée, un éclat de pierre ou de pare-brise.
— Prête ?
Elle fit signe que oui.
— O.K. !
Ils jaillirent par l’ouverture et firent feu dans le même mouvement. Jana rata ses cibles, qui se jetèrent à terre. Rubén en profita pour abattre l’homme qui atteignait le bâtiment sur la droite. L’adrénaline battait à pleines veines ; il empoigna le sac à terre et s’enfuit avec Jana par les galeries.
Une cascade crachait ses embruns le long du canyon, déversant une eau riche en fer et en soufre qui donnait une couleur jaune orangé à la roche millénaire : ils filèrent sous les voûtes fraîches des anciens thermes, accédèrent à ce qui devait être les bains. Un pont de bois traversait la rivière verte qui coulait en contrebas ; ils s’adossèrent contre la roche de la plate-forme en bordure du pont, le cœur battant. Un nuage d’eau venu des sommets se jetait dans le río, qui les rafraîchit à peine.
— Ça va ? souffla Rubén en rechargeant son arme.
— Oui. Occupe-toi plutôt de ces salopards…
Les tueurs étaient trois, mieux armés. On les entendait approcher sous les voûtes. Une puissante odeur de soufre s’épanchait de la rivière colorée, ils ne la sentaient plus. Les piqueteros n’étaient plus qu’à quelques mètres, ombres mouvantes le long des parois, sécurisant le terrain à mesure qu’ils avançaient. Rubén serra la crosse du Colt.45. Jana se tenait accroupie près de lui, plaquée dans une anfractuosité, le revolver pointé vers les assaillants — il lui restait quelques balles… Les tueurs étaient tapis dans la pénombre des bains, Rubén gardait le doigt crispé sur la détente, anxieux. Les piqueteros connaissaient leur position : s’ils attaquaient le pont, à si courte distance, la fusillade causerait un carnage, et il ne lui restait que cinq balles… L’eau ruisselait vers le gouffre, chargeant l’air devenu soudain irrespirable. Jana retint son souffle, les mains moites. Rubén songeait à tirer deux coups en aveugle pour disperser les tueurs et lui laisser le temps de sauter du pont : une chute de vingt mètres avant de toucher l’eau du río. Avec la fin de l’été, ils pouvaient tout aussi bien se rompre le cou…
La sonnerie d’un téléphone portable retentit alors, incongrue, depuis la grotte. Jana jeta un regard interrogatif vers Rubén, qui lui fit signe de se tenir prête à plonger dans le vide. Ils attendirent, quelques secondes qui durèrent un monde, mais rien ne se passa. Les tueurs semblaient tergiverser. L’un d’eux avait reflué dans la salle humide pour prendre le coup de fil ; il y eut un moment de flottement sous le grondement de la cascade, l’écho d’une voix sourde depuis les voûtes des anciens thermes, un silence obscur, puis le glissement d’un caillou sous une chaussure. Des bruits de pas… Des pas qui rebroussaient chemin.
Leurs regards se croisèrent de nouveau, dans l’expectative. Rubén attendit encore une poignée de secondes, fit signe à Jana de ne pas bouger et déguerpit comme un chat. Il grimpa le long de la paroi, équilibriste, surplomba le pont et le río tout en bas : trois silhouettes descendaient la colline à la hâte, traînant les cadavres de leurs comparses. Ils se repliaient.
Montanez, témoin du double assassinat, était mort. Ça leur suffisait, visiblement. Pas à lui : Rubén évalua la topographie du site, vit Jana cachée près du pont, la main serrée sur son arme, qui lui jetait des regards interrogateurs.
— Prends le sac ! lança-t-il depuis son piédestal.
Puis il contourna le piton rocheux.
Jana le vit flirter avec le vide en longeant la crête, atteindre la terre ferme et se ruer vers la pente qui menait à la route. Il dévala l’éboulis dans une traînée de poussière jaune, dérapa sur les cailloux glissants, manqua de basculer tête la première et de rouler au pied de la colline, se rattrapa aux nuages.
De l’autre côté du piton rocheux, les tueurs grimpaient dans le pick-up, emportant leurs blessés. L’un d’eux ne réagissait plus, les deux autres, qui marchaient à peine, furent hissés à la va-vite sur le plateau. Le 4 × 4 cahota sur le terrain vague avant de rejoindre l’asphalte. Rubén courut pour leur couper la route, comprit qu’il serait trop court, changea brusquement sa course et remonta vers la petite pente sur sa gauche. Un arbre mort plastronnait au sommet de la butte ; les tueurs passaient à hauteur, dix mètres plus bas. Le temps d’ajuster la mire, ils fonçaient vers le virage : Rubén vida son chargeur sur le plateau du pick-up, la main froide, pour contenir sa rage.
Frappé au poitrail, un piquetero s’effondra contre la cabine ; celui qui arborait un bandeau rouge porta la main à sa mâchoire, qui venait de se disloquer. Un des blessés sembla rebondir sous l’impact, son voisin, déjà mort, reçut une balle en plein visage. Rubén expulsa le souffle qui lui compressait les poumons, les yeux rivés vers sa cible mouvante, et pesta : il n’avait pas touché le conducteur et son barillet était vide. Ils s’échappaient.
Un petit nuage de poudre s’évanouit dans la brise du désert. Il eut une dernière vision, celle du pick-up qui disparaissait dans le virage, une gerbe de sang répandue sur la cabine, et des morts à l’arrière… Rubén serra les dents, débraillé, hors d’haleine.
Les sales fils de pute.
7
Jana avait suivi la riposte depuis le pont déglingué des anciens thermes. Une brise glacée l’accompagna jusqu’au piton rocheux où Rubén maugréait, le revolver encore brûlant à la main. Les habits du Porteño étaient couverts de poussière, son visage exsangue malgré la course et la sueur qui courait le long de ses tempes.
— Tu les as eus ?
— Pas tous…
Il s’était écorché les mains en dévalant la pente. Jana déposa le sac à terre, vit les douilles éparpillées dans les broussailles, croisa le regard fiévreux du détective.
— Il vaut mieux t’avoir dans son lit, toi…
Rubén ne broncha pas. Leurs corps sentaient la sueur, la peur et la mort. Ils se serrèrent l’un contre l’autre pour être sûrs d’être ensemble, vivants. La tension redescendait le long de leurs jambes. Les tueurs s’étaient enfuis, aussi subitement qu’ils étaient apparus. Rubén caressa la joue blessée de la Mapuche, une simple éraflure… Elle sentit les muscles de ses bras qui la protégeaient, la tendresse de ses mains sur elle, et respira mieux. La situation en attendant n’était pas brillante : un cadavre à mi-pente, Montanez, dont la tunique ensanglantée envoyait des signaux olfactifs aux oiseaux de proie, des douilles correspondant à leurs armes sur tout le périmètre et la Hyundai hors piste, plantée comme un biplan dans le désert. Il lâcha la main de Jana, qui le serrait toujours.
— Ne restons pas là…
Ils dévalèrent la butte, épiant les crêtes et la route qui serpentait dans la roche. Si le radiateur avait tenu le choc, le capot s’était plié dans le tas de sable. Des éclats de verre jonchaient l’habitacle, la banquette arrière encore poisseuse de sang. Des lambeaux de caoutchouc s’accrochaient à la jante : les autres pneus semblaient aptes à rouler et les clés étaient toujours sur le contact. Rubén grimpa à bord, démarra. Le moteur fonctionnait normalement.