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— Qu’est-ce qu’on fait de Montanez ? demanda Jana.

— Pas le temps de l’enterrer. Il faut partir d’ici avant que les flics nous tombent sur le dos… Tiens, aide-moi.

L’ombre était chère au cœur de l’après-midi. Rubén installa la roue de secours pendant que Jana aplatissait la tôle froissée du capot, à coup de Doc. La route serpentait à cent mètres, après le terrain vague où ils s’étaient échoués. Rubén tremblait encore. Il ne savait pas comment des faux piqueteros avaient pu leur tendre un piège si vite, en pleine montagne, il savait juste qu’il avait failli la perdre.

— Une idée d’où sortaient ces types ? lança Jana pendant qu’il s’escrimait sur la roue.

— Non… Montanez était peut-être sous surveillance. Le vol de son livret militaire a dû être signalé, et l’info remonter jusqu’au commanditaire, qui nous a envoyé ses sbires. À moins qu’on ait été suivis à la trace.

— Quelle trace ?

— Les postes-frontières des provinces.

— Tu veux dire que les flics sont dans le coup ? grimaça Jana.

— Je ne vois pas comment le légiste aurait pu falsifier le rapport d’autopsie de Maria sans l’accord de Luque. C’est lui qui chapeaute l’affaire, et il a visiblement menti à la famille Campallo.

Elle fronça les sourcils, adossée au capot.

— Je croyais que Campallo était un ami du maire : c’est bien Torres qui a mis en place les flics d’élite ?

— Oui, concéda-t-il, ses mains écorchées maintenant noires de crasse. Quelque chose ne tourne pas rond dans cette histoire.

Il ôta la roue endommagée, la remplaça par celle de secours.

— Merde, voilà quelqu’un…

Descendant le col, un camion ralentit sur le bas-côté de la route, un vieux Ford bleu qui n’avait jamais connu l’électronique. Deux ouvriers agricoles au chapeau de paille se tenaient à l’avant.

— Besoin d’un coup de main ?! lança le conducteur depuis la portière cabossée.

— C’est bon, merci !

Jana leur adressa des signes rassurants, pour les éloigner. Les ouvriers repartirent dans leur guimbarde, un geste amical en guise d’adieu, sans remarquer le corps au loin qui séchait au soleil… Rubén se redressa enfin, le front ruisselant de sueur : la roue de secours tiendrait jusqu’à la ville suivante mais l’essieu semblait faussé. Ils dégagèrent la voiture et retrouvèrent la portion d’asphalte qui menait à la nationale.

« Uspallata 22 km » indiquait la pancarte. Rubén alluma deux cigarettes, logea la première entre les lèvres de Jana au volant, chargea les revolvers, encore tièdes. La police locale heureusement mettrait du temps avant de localiser le corps de l’hôtelier : avec un peu de chance, ils seraient loin. Le vague témoignage des ouvriers agricoles croisés pendant qu’il changeait la roue ne donnerait rien, celui du type du bordel de Rufino en revanche, malgré les menaces proférées, lui causait plus de soucis… Ils suivirent la route sinueuse et encaissée qui se faufilait entre les cols de l’Aconcagua, en silence. Un aigle faisait des cercles lascifs dans le ciel de traîne. Rubén visionnait pour la dixième fois la fusillade de tout à l’heure.

— Ce sont tes frères qui t’ont appris à tirer ? dit-il après une longue courbe.

— Oui.

— Vous chassiez quoi, avec vos carabines ?

Jana haussa les épaules.

— Des carabiniers…

Il lui jeta un œil interrogateur, auquel elle ne répondit pas.

La Ruta 7 serpentait entre les flancs des Andes : une file de camions bouchonnait dans le sens inverse, bloquée par un convoi. Jana roulait, prudente, craignant de tomber sur une patrouille de flics. Un vent chaud soufflait par les vitres pulvérisées, Rubén épiait les bords de la route, les entrées des canyons, les revolvers à portée de main, mais les tueurs s’étaient bel et bien volatilisés.

Uspallata, « Les crocs de la terre », un village endormi en ce dimanche caniculaire : les étals des magasins étaient vides, les terrasses désertées à l’heure de la sieste. La Hyundai traversa la rue principale, ralentit devant le casino fermé qui marquait l’intersection de trois routes. Ils aperçurent les fanions d’un garage un peu plus loin, un relais station-service assailli par les broussailles.

Le mécano qui sortit de l’atelier fit un rictus en découvrant la voiture échouée dans la cour.

— Qu’est-ce qui vous est arrivé ? lança-t-il en inspectant la carrosserie. Un accident ?

— Non, on nous l’a volée, répondit Rubén avec aplomb. On l’a retrouvée dans cet état.

— C’est pas de chance, ça !

Le garagiste n’était pas dupe mais fit tout comme.

— On doit la ramener à Mendoza : vous pouvez réparer ?

Son frère débarqua dans la courette inondée de soleil, essuya ses mains sur son bleu, salua le couple de la tête. Jana partit aux toilettes pendant qu’ils tergiversaient. Pare-brise arrière, phares, essieu, sans parler des trous dans la carrosserie : vu les dégâts, ils en avaient au moins jusqu’au lendemain midi, et encore, si on leur apportait les bonnes pièces…

— Et si je vous donne le double ? suggéra Rubén.

— Ça fera pas venir les pièces en avion, rétorqua l’ami du cambouis. Même si on y passe la nuit, elle sera pas prête avant demain midi. Au plus tôt ! C’est rien que de la merde électronique, votre bagnole.

Sûr… Un silence poisseux passa devant l’atelier.

— O.K., fit Rubén. Demain midi.

Il avança les frais pour les pièces que le frère allait chercher à Mendoza, et la même somme pour qu’ils oublient le reste. La voiture stationnée sur le pont du garage, Rubén embarqua les sacs au fond du coffre et rejoignit Jana, qui s’aspergeait le visage au lavabo. Elle n’avait qu’une coupure superficielle à la joue, qui ne saignait plus.

— Alors ? demanda-t-elle.

— On est bloqués ici jusqu’à demain.

Jana soupira.

— Pauvre Ledzep…

Rubén lava ses mains écorchées dans l’évier crasseux.

— Et la police locale ? Ils ne vont pas nous faire des embrouilles ?

— Le premier commissariat est à vingt kilomètres, dit-il. Et les types du garage ont l’air réglo… Allons manger un morceau, après on avisera.

Soleil de plomb pour un dimanche soporifique dans la petite ville des Andes. Il était six heures de l’après-midi, le vent chaud et le manque de sommeil leur brûlaient les yeux, et ils n’avaient rien dans le ventre depuis ce matin. Une blonde décolorée au tee-shirt Hello Kitty tenait la seule boutique ouverte du village, un snack aux enseignes tapageuses plutôt fourni en glaces. Ils avalèrent des bocadillos maison sous le souffle d’un ventilateur capricieux. La salle était vide, la cumbia à bloc : c’est à peine si Rubén entendit la sonnerie de son portable.

Il sortit pour prendre l’appel d’Anita.

Les hommes mariés faisant relâche pour le traditionnel asado, l’interne cuvant avec ses copains fêtards, Anita profitait du dimanche pour faire la sieste avec son chat Nuage. Les derniers événements bousculaient leurs petites habitudes. Del Piro ne s’était toujours pas manifesté mais l’inspectrice avait retrouvé la trace du botaniste grâce à son « copain » de l’Immigration : Diaz avait en effet passé la frontière argentine le mercredi précédent, soit le jour même du raid à Colonia. Le voisin du paparazzi avait fui. Qui ? Les tueurs ou les flics ? Son animosité pour Ossario était-elle une façade ? Pour cacher quoi ? À l’autre bout des ondes, Anita restait dubitative.