— Qui te dit que ton botaniste n’est pas dans le coup ? C’est peut-être un militaire, un ancien nazi, une vieille ordure réfugiée sous un faux nom en Uruguay, ou un complice de ton fameux commanditaire.
— Hum.
Le chien errant qui reniflait les poubelles municipales à l’ombre des murs craquelés contourna Rubén, la queue basse.
— Tu as une photo de Diaz à m’envoyer ? demanda-t-il.
— Je peux scanner celle de son passeport.
— O.K. Envoie-la aussi à Carlos et aux Grands-Mères. Diaz figure peut-être dans nos fichiers sous un autre nom.
— Tu rentres quand ?
— Pas avant deux jours.
— Et les piqueteros ?
— Je les ai à peine vus, dit-il, à part le type qui a arrêté la voiture : un brun trapu, balafré, taille moyenne, la quarantaine… Je peux demander à Jana de faire un portrait-robot, si on trouve du papier dans ce trou.
— Jana ? releva Anita.
— Tu veux que je l’appelle comment : Picasso ?
— Elle dessine aussi les tueurs sur la route ? feignit-elle de s’étonner. Quel talent !
— Tu es jalouse ?
— À mort.
— Tss.
— Je suis amoureuse de toi depuis que je suis gamine, salopard.
— Tu n’es plus une gamine, querida. Bon, c’est fini ?
— Ouais. Je te tiens au courant si Del Piro appelle de son portable, dit Anita avant de raccrocher. Ciao bello ! La bise à qui tu sais !
La charmante amie…
Jana attendait devant le snack, avec les sacs. D’après Hello Kitty, l’unique hôtel d’Uspallata avait fermé l’année précédente : il ne restait plus que les bungalows de préfabriqué au charme de suppositoire qu’on devinait derrière les haies du camping.
— Pas joli joli, commenta Rubén.
— C’est ça ou la belle étoile…
Ses yeux noirs brillaient déjà.
Une zone désertique s’étendait sur des kilomètres à la sortie du village, plateau andin cerné de monts bleu et mauve où planaient les faucons. Rubén et Jana marchaient vers le nord, leurs sacs alourdis à l’épaule. Des carcasses d’animaux blanchissaient le long de la piste de terre brune ; l’ardeur du soleil était moins âpre à mesure qu’ils foulaient le terrain dépouillé. La marche les avait réduits au silence des immensités, comme si rien avant eux n’avait existé. Bientôt le paysage dévora tout, ravines et rocaille, arbustes et herbes cassantes ; ils marchèrent une poignée de kilomètres, le souffle du vent comme une onde chantante sur le sable. La nature était si impressionnante qu’ils oublièrent la frayeur de la journée.
— Ça va, le vieux ? lança-t-elle à Rubén, qui se coltinait les sacs les plus lourds.
— Je peux encore marcher un mètre ou deux, la rassura-t-il. Et toi ?
— Faut que je remette mes pompes…
Un chemin caillouteux menait au rocher des Sept Couleurs. Jana, qui depuis la sortie du village évoluait pieds nus, fit une pause pour renfiler ses Doc. Drôle de petite bête. Ils dépassèrent le squelette d’une vache qui prenait le frais sous un arbre rabougri et trouvèrent un lit de sable où établir le campement pour la nuit. Le site, enclavé au fond d’un canyon, s’embrasait à la lumière du crépuscule. Ils disposèrent les couvertures et les courses — salade industrielle, pain industriel, deux bières encore à peu près fraîches et un morceau de bœuf, qu’ils feraient griller s’ils trouvaient du bois. Jana fit sauter les capsules au briquet pendant que Rubén réunissait des pierres pour le feu, attendit qu’il s’assît près d’elle, face au rocher couleur arc-en-ciel, et lui tendit une bouteille. Des Quilmes, ce peuple de montagnards qui s’étaient laissés mourir dans les réserves de la plaine où on les avait parqués, il ne restait que le nom d’une bière — Quilmes…
— Étrange comme les chrétiens ont le don d’honorer ceux qu’ils ont massacrés, observa la Mapuche.
— Vous faisiez quoi de vos victimes, vous leur tiriez les poils du nez ?
— Avec les dents, oui, pour faire rire les enfants…
Leurs goulots s’entrechoquèrent.
— À la vie, dit-elle.
— Oui, à la vie…
Rubén trinqua avec elle, plus troublé qu’il voulait le laisser paraître. La peur de la perdre ne l’avait pas quitté. Il eut envie de serrer Jana contre lui, qu’importe le prétexte, la serrer jusqu’à sentir son pouls d’Indienne battre dans ses veines, mais une part de lui était toujours là-bas… Son regard se perdit sur la rocaille. Jana se rapprocha imperceptiblement, comme si elle avait senti l’écho du silence qui traversait son gouffre, et posa la tête sur son épaule. Le ciel virait au rose en s’échappant des Andes. Ils restèrent un moment à contempler le désert, les cols crépusculaires. La beauté du monde : elle était là, sous leurs yeux avides, et Rubén ne distinguait que des fantômes… Le ciel fondait sur la roche quand elle murmura :
— Rubén… Il y a une chose que je ne t’ai pas dite. L’autre soir, dans la chambre, j’ai vu les marques sur ta peau quand on a fait l’amour, ces cicatrices…
Des traces noires à la lueur des photophores, les tétons, les aisselles, des blessures affreuses que l’usure du temps n’avait pas effacées. Rubén ne répondait pas mais les petites fleurs tremblotaient dans ses yeux.
— Ils t’ont torturé, c’est ça ? Ces cicatrices, dit-elle, ce sont eux qui te les ont faites ? Des brûlures à l’électricité ? (Il se taisait toujours.) Toi aussi, tu as été dans les geôles de l’ESMA, n’est-ce pas… Mais tu t’en es sorti, renchérit-elle pour l’aider. Ils ne t’ont pas eu, toi.
— Si… (Son regard errait sur le sable.) Si.
— Non, Rubén, non. Toi tu es vivant : plus que n’importe qui sur Terre.
— Non.
La fêlure était maintenant béante. Il n’avait rien dit aux autres, rien montré. Il avait vu la Mort, celle qu’on ne doit pas voir, sous aucun prétexte, sauf à devenir fou.
— Ta mère a bien survécu au malheur, dit Jana d’une voix qui se voulait douce.
— Elle ne sait pas ce qui s’est passé.
— Elle le devine.
— Non… Non.
Rubén avait des cailloux dans la bouche. Elle le dévisagea, soudain inquiète. Des esprits flottaient autour de lui, des esprits de pierre. Jana connaissait ce sentiment de solitude éternelle, toutes ces années où ses seins n’avaient pas poussé — solitude, colère et désarroi.
— On a failli se faire tuer aujourd’hui, dit-elle bravement. Ça arrivera peut-être demain, en sortant d’un café ou d’un immeuble, alors il sera trop tard. Je veux tout partager avec toi, Rubén, pas seulement des caresses anonymes dans le lit d’un autre. Tes mains ont connu des femmes mais je ne veux pas leur ressembler. Ni aujourd’hui ni demain. La coquetterie morale n’a rien à voir là-dedans. Tu as peur de quoi, de moi ? Tu crois que je vais te voler quelque chose ? Ton bien le plus précieux peut-être ? Tu me prends pour qui, une winka ?
Il esquissa un sourire, qui ne valait pas tripette.
— Je peux tout, le défia-t-elle. Après ce que j’ai vécu sans toi, je peux tout.
— On ne peut pas tout.
— Il faut d’abord vouloir. Et moi je veux.
— Quoi ?
— Toi. Dans ma bouche, dans mes bras, toi en entier. Comme tu es.
Il baissa la tête…
— Tu crois que c’est trop ? ajouta-t-elle.
Jana caressait sa main égarée sur le sable, remplie d’une tendresse inconnue, comme vierge. Le ciel tombait sur le rocher des Sept Couleurs ; Rubén eut un regard pour le vieux sac de son père — tout était là, à portée de main… Bien sûr… Ce n’était pas la peur que les tueurs fouillent son appartement qui l’avait poussé à vider le placard, c’était elle… Sa petite sœur… Il se leva pour empoigner le sac de cuir, fouilla à l’intérieur et lui tendit un cahier d’écolier. Jana reconnut l’écriture, à l’encre bleue délavée sur la couverture : Le Cahier triste… Celle de Rubén. Ses yeux aussi étaient remplis de larmes.