Выбрать главу

— Je vais chercher de quoi faire du feu, dit-il.

Le désert était paisible au crépuscule ; Jana ouvrit la première page, intriguée. Rubén s’éloignait déjà, silhouette voûtée sous le ciel finissant. Elle lut le cahier, sans presque respirer, jusqu’au bout.

Et l’horreur l’avait électrisée.

Le Cahier triste

La « tumba » : un ragoût d’eau grasse à l’odeur de boyaux où des morceaux de viande bouillie surnageaient du désastre, le pain qu’on y trempait avec l’appréhension de la boue, et les yeux qu’il fallait fermer pour avaler… Indigestion du monde, poésie des affamés. La poésie parlons-en — ou plutôt n’en parlons plus. Quand on a faim, l’existence n’a plus l’heure, c’est une vie figée dans la cire, le vaisseau derelict écrasé par les glaces, des visages sans regard qui dodelinent précisément, comme les ours s’arrangent de la cage, des yeux bandés qui ne trichent plus, ou si peu, les barreaux qu’on inflige et puis les gargouillis, le ventre qui se tord sous les coups du vide et tant de choses encore qu’il faut te dire, petite sœur… L’urine suintait des murs. Il y avait un seau pourtant, avec des traces de merde sèche sur le plastique — il suffisait de soulever la cagoule pour voir que le mien était rouge —, compagnon de cellule pour peu qu’on eût quelque chose à chier. Même les rêves devenaient gris, des songes sans femme et sans amour qui échappaient à peine à la réalité, aux coups, à la fièvre, aux cris, la crasse. Depuis combien de temps étions-nous séparés ? Je t’avais quittée chancelante parmi les brebis du garage Orletti, avec cette expression de pure frayeur dans tes yeux et les efforts que tu faisais pour cacher ta nudité de jeune adolescente. Combien de temps séparés, petite sœur : deux ? Trois mois ? On m’avait d’abord allongé dans une boîte à l’étage, des cercueils de quatre-vingts centimètres de large dont on gardait le couvercle ouvert pour mieux nous surveiller, nous, les « sardines », comme ils disaient, avec l’esprit fameux des obéissants ordinaires. Une première variante, pour se mettre en condition. P 45, c’était mon nom. Interdit de bouger, de communiquer. On pouvait rester ainsi des jours entiers dans ces « cages à lion », alignés captifs. Au début, je ne savais même pas que je me trouvais à l’École de Mécanique de la Marine : je n’avais pas quitté ma cagoule durant le transfert et on m’avait mis à l’isolement, dans une cage-cercueil. Je ne savais pas pourquoi ils me gardaient ainsi, jusqu’à quand, s’ils allaient me tuer ou me rendre fou. Et puis ils m’ont transféré un jour dans une cellule, un container d’un mètre cinquante sur deux qui, je l’appris plus tard, se trouvait au sous-sol de l’ESMA. Et ce fut pire. Attaché, nu, les jambes entravées et pliées, une cagoule sur la tête, réduit à attendre sans vivre la prochaine séance de picana. L’as-tu connue ? À douze ans, te considéraient-ils comme une enfant ou comme une adulte ? J’ai vu des morts, petite sœur, des morts par panique quand on venait les chercher en annonçant qu’on allait les découper à la tronçonneuse — ils faisaient vrombir la machine dans le couloir pour qu’ils hurlent plus fort — ou quand, par le jeu des portes qui claquent, j’entendais les cris d’un autre, un autre qui était déjà moi. La terreur alors était telle qu’on oubliait sa propre puanteur, ce jus de peur qui nous coulait le long des cuisses : je ne voyais plus que les yeux vissés des bourreaux au-dessus de moi et les diodes qu’ils m’appliquaient avant de me décoller la peau. Ça pue, la peau, quand on la brûle, petite sœur. Certains officiers interrogateurs jouaient les bons pères : « Pourquoi tu ne parles pas, mon petit ? Regarde dans quel état tu es maintenant ! » J’ai vu des corps noircis qu’on tirait des cellules, tellement couverts de brûlures qu’on leur voyait à peine les yeux, noirs comme du charbon, certains qui succombaient ou qui avaient renoncé et qu’on retrouvait barbouillés d’excréments, la barbe éparse répétant les mêmes phrases, des ombres ou ce qu’il en restait, incrédules à l’idée d’assister à leur propre enterrement — des gens qui me ressemblaient, sans doute… Où étais-tu ? Femme ou enfant ? C’est sur vous qu’ils se vengeaient le plus : les corps des femmes étaient pour eux des champs de bataille, les plus belles en particulier, que les geôliers s’acharnaient à violer pour leur apprendre à ne pas rester à la maison, ou à porter des minijupes. Des putes, ou considérées comme telles. Je les entendais rire de leurs exploits sexuels, élire les championnes, comme cette brune de trente ans que j’avais croisée dans le couloir et dont j’étais tombé spontanément amoureux. Je ne connaissais pas son nom mais je l’avais baptisée Hermione, un prénom de poète. Des femmes alors je ne connaissais que les baisers des filles qu’on retrouvait au cinéma et qu’on découvrait dans le noir, Steve McQueen ou Faye Dunaway en toile de fond, mais cette brune élancée au regard si digne, si intelligent, était pour moi une apparition fantasmatique au cœur du néant. J’y tenais le soir, je m’accrochais à elle, à ses grands yeux bleus qui m’avaient transpercé dans le couloir. Elle me rapprochait des passantes que nous traquions à la terrasse des bistrots, de la vie heureuse, la vie d’avant. Hermione… Je l’ai croisée plus tard, hagarde, ne tenant plus debout après une « séance de travail ». Elle ne pouvait plus me voir car ses yeux bleus n’exprimaient plus rien : elle était devenue folle… Les geôliers donnaient des scores : elle, c’était « 322 » — il l’avait violée trois cent vingt-deux fois… Où étais-tu, petite sœur ?

Ils avaient bétonné l’escalier qui menait aux geôles pour la visite de la Commission des Droits de l’Homme : les corps nus et humides sur les plaques de fer, les viols, l’électricité, les émissaires de la communauté internationale ne virent rien du tout. La Coupe du Monde de football pouvait avoir lieu. Ils étaient repartis avec leurs mallettes à recommandations, nous laissant seuls, à leur merci. Et tout recommença. Les interdictions — parler, voir, s’asseoir —, l’odeur des capuches imprégnées du sang d’anciens détenus qui s’étaient mordu la langue quand on les torturait, mes cris quand on me menait pour la dixième fois à la salle de travail, la picana qui vous vide les intestins, les blagues des tortionnaires, la soif inextinguible, les pulsations du cœur qui bourdonnent jusque dans les tempes, cent trente, cent quarante, cent cinquante, les coups encore, la nudité, l’isolement, la perte de repère, l’odeur de merde presque familière, la peur, les coups toujours, que je ne voyais pas venir sous ma cagoule, les insultes, les menaces et le désespoir panique quand je songeais à toi. Les pensées terribles… Où étais-tu, petite sœur ? J’entendais les cris des nouveaux arrivants qu’on torturait, les dessins animés ou les films comiques que les gardiens passaient en salle de repos pour couvrir les hurlements, tremblant à l’idée que c’était toi qu’on écartelait sur les madriers. Ils m’interrogeaient au sujet de papa, me demandaient où il était — en France —, ce qu’il y faisait — des poèmes —, ils répétaient que je mentais, que j’étais une graine de Rouge, qu’ils étaient là pour éradiquer la chienlit, que j’en faisais déjà partie. Papa ne m’avait rien dit au sujet des communistes, des Montoneros, des terroristes enfuis à l’étranger. Les réponses que je n’avais pas les mettaient dans des rages folles, ou simulées. Les crises de larmes, les supplications, leur entêtement, la folie rôdait partout. Le temps s’effaçait, une vie de crayon à papier. J’avais peur de devenir comme ces zombies, ceux qui n’avaient jamais milité et qui n’étaient pas préparés à mourir pour une cause qu’ils ne défendaient pas, des gens incapables de reprendre le dessus et qui perdaient la raison, qui faisaient l’esclave en croyant quémander la clémence des bourreaux ou collaboraient, pour qu’enfin tout s’arrête.