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Mourir ou devenir fou.

Mourir ou devenir fou.

Mourir ou devenir fou.

L’élastique de la cagoule me compressait le crâne, me sciait à petit feu, une douleur lancinante, insupportable ; des larmes coulaient toutes seules la nuit, ou le jour, je ne savais plus, le temps s’était dissous, pendu, une vie morte — la folie qui bientôt ne rôde plus mais rampe, guette, à l’affût de la moindre défaillance, pour m’emporter comme un mouton dans ses serres. Je sentais la présence des autres détenus à travers les murs, comme moi dépossédés de leur nom, de leurs droits, devenus de simples matricules qu’on tourmentait à volonté, l’univers abstrait des questions où la soumission valait la survie, le ragoût immonde qu’on nous servait, les terreurs nocturnes quand on nous réveillait à l’improviste pour nous battre, cravache, bâtons, fouet, prises de karaté, la technique du sous-marin, pendus par les pieds avec un linge sur le visage et précipités dans une baignoire remplie d’eau glacée : le choc, l’asphyxie, la douleur de l’eau dans les poumons, une mort par étouffement. Des médecins étaient chargés de ramener le noyé à la vie, pour mieux recommencer, une fois, dix fois, des morts à répétition, et puis les chiens d’attaque dressés pour tuer qu’on lâchait sur de pauvres bougres à qui ne restaient que les os, mes voisins que je découvrais quand on nous sortait des cellules pour les tabassages collectifs, les brûlures de cigarette, l’eau bouillante, le fer rouge, on coupait, balafrait, tailladait, écorchait vif, les nouvelles arrivantes à qui on donnait le choix entre la gégène ou le viol collectif, les vexations sadiques, systématiques, assis par terre sans avoir le droit de s’adosser au mur de la cellule, du lever six heures au coucher vingt heures, quatorze heures à tenir dans cette position, ceux qui tombaient étaient battus, ceux qui parlaient étaient battus, ceux qui tournaient la tête étaient battus, et puis les détenus qu’on obligeait à se bagarrer sans retirer leur cagoule, cet ouvrier, matricule 412, qu’on avait littéralement oublié dans sa cellule, victime d’un problème administratif, et qui était mort de soif et d’épuisement, les humiliations raffinées, les coups encore, gratuits, la même routine qu’on infligeait pour nous punir d’être nés les cheveux longs, de porter des lunettes, de sortir en boîte de nuit… Où étais-tu ? Avec le temps, j’avais réussi à communiquer avec mes voisins de cellule, à glisser quelques mots lors des bousculades ou quand l’un d’eux servait la pitance. De toi, nulle trace. J’entendais des cris d’enfants parfois à l’étage, mais ça ne durait pas. Je ne savais pas encore qu’on les donnait à des couples stériles proches des militaires. Douze ans, petite sœur : tu étais trop grande pour qu’on te donne à qui que ce soit… Et puis un soir, tandis que je recueillais mon bol de « tumba », la voix d’un camarade m’avait chuchoté :

— Ton père est là…

Mon cœur s’est mis à cogner si fort que je faillis renverser mon auge : papa s’était-il laissé prendre pour nous retrouver, nous, ses enfants disparus ?! Quelle folie !

La Coupe du Monde battant son plein, la pression des gardiens s’était un peu relâchée, ou plutôt elle s’était déplacée sur l’équipe nationale. 17 juin 1978, le jour de mes quinze ans. Un nouveau détenu servit la soupe par le loquet, serré de près par el Turco, le geôlier. J’allais me précipiter sur les grumeaux de viande qui flottaient à la surface lorsque je vis la petite bille d’aluminium, mêlée à la boue gluante. Je l’ai nettoyée dans ma bouche avant de soigneusement la déplier : c’était un papier d’aluminium tiré d’un paquet de cigarettes qui, au recto, renfermait un trésor. Un poème, petite sœur, griffonné à pattes de mouche, sur le papier intérieur…

N’aie pas peur Des géants ensevelis C’est l’éclair qu’on décapite Pour réchauffer la matière Regarde, La peau des astres est douce Les plaines en sont nues Marche petit homme, Marche : La même main caresse et tue Le souvenir du couteau…
Il ne reste que nous deux Dans la fosse aux lions, J’y vois des ruines De cathédrales Des signaux lumineux, C’est l’éclair sur nos traces, Regarde, La guerre est passée La forêt s’est tue Va, petit homme, Va, La même main caresse et tue Le souvenir du couteau !

Un poème de papa, pour mon anniversaire. Mes quinze ans. Le dernier poème de Daniel Calderón… Je n’ai pas pu le détruire, petite sœur : ce poème était ma vie. Je l’ai lu des dizaines et des dizaines de fois ce soir-là, avec une joie malade, je l’ai appris par cœur, puis je l’ai réduit en boule et caché dans une anfractuosité du mur de la cellule. Invisible. Les tortionnaires avaient volé notre liberté, notre intégrité, mais pas notre amour… Une semaine plus tard, en pleine nuit, les gardiens ont effectué une fouille minutieuse des cellules, jetant les détenus dans le couloir. C’est là, entre deux salves de coups, que j’ai croisé le visage barbu de papa. On l’avait torturé, mais je savais qu’il tenait le choc. Nous n’avons échangé aucun mot, il m’a juste adressé un signe apaisant (il devait savoir que j’étais dans la cellule voisine), quand une main me happa par les cheveux.

— C’est quoi, ça ?!

Ils venaient de découvrir le petit papier dissimulé dans le mur : mon trésor.

Daniel Calderón, matricule 563, n’avait pas peur de mourir : il savait pourquoi il était là. Non seulement il refusait de parler, mais en écrivant un poème il avait enfreint le règlement. Il défiait l’autorité, gravement. En plus du traitement habituel, des coups et de la picana, ils décidèrent alors de l’affamer.

Les tortionnaires n’étaient pas tous des sadiques ou des violeurs patentés, plutôt des brutes ordinaires à qui on avait lâché la bride ; el Turco serait leur marionnette. Des jours passèrent, d’autres encore. Affaibli, « le Poète », comme ils l’appelaient avec sarcasme, ne tiendrait plus longtemps. J’avais connu cette faim obsédante, dans la cage à lion où ils m’avaient gardé allongé pendant des jours. Le plus dur était l’heure de la soupe, quand le cliquetis des cuillères vous mâchait l’estomac et vous faisait monter les larmes aux yeux. El Turco et les autres en rajoutaient, le narguaient par le loquet, riaient, imbéciles et repus. Enfin survint le grand jour, celui que tout le pays attendait. 25 juin 1978. Les gardiens, les officiers interrogateurs, tout le monde ne parlait plus que du match à venir : l’équipe de Menotti allait la gagner, cette putain de finale. On les entendait brailler depuis la salle de repos où ils avaient installé la télé. Fin du régime forcé ou offrande aux dieux du football, on servit ce soir-là une écuelle de « tumba » au Poète. Les gardiens, eux, s’égosillaient : un but partout à la fin du temps réglementaire, Argentine et Pays-Bas joueraient les prolongations. Profitant de la pause, el Turco et sa bande firent irruption dans la cellule de papa : ils virent l’écuelle vide, astiquée de fond en comble, et se mirent à rire comme des hyènes. J’entendais leurs commentaires dans le couloir, mais je ne comprenais pas ce qui les rendait si goguenards.