Выбрать главу

Un poème. Le premier. Pour elle… Jana tint le trésor de papier entre ses doigts tremblants : non, Daniel Calderón n’était plus seul, son fils aussi avait le duende. Rubén, démonté mille fois, remonté par miracle, Rubén, un spectre amoureux qu’elle aimait à balles réelles. Pour elle aussi, tout changeait. Même la laideur de ses seins ridicules ne lui faisait plus honte. Jana ne s’était jamais sentie belle — elle ne s’était jamais sentie si belle…

— Pourquoi tu pleures ?

Il s’était approché mais Jana ne pouvait pas parler. Rubén effaça les larmes qui couraient sur ses joues, puis il prit son visage entre ses mains.

— Je t’aime, dit-il. Je t’aime, petit lynx…

Rubén loucha légèrement, pour se rendre plus convaincant. Jana sourit enfin, en grand, les yeux comme des diamants. Et le monde changea de peau : elle aussi avait l’âme bleue.

*

Le chemin caillouteux, l’étendue de sable, les carcasses blanchies dans le désert, leurs ombres longues revenant vers la piste, le paysage défilait à rebours. Ils avaient faim, soif, mais cela n’avait plus beaucoup d’importance. Ils atteignirent Uspallata à l’heure où les premiers véhicules déambulaient le long de la rue principale, dépassèrent le casino fermé et déjeunèrent à la terrasse du bistrot qui venait d’ouvrir, de l’autre côté du carrefour. Œufs brouillés, thé, toast, lard grillé.

— Tu as retrouvé l’appétit, dit-elle.

— Grâce à toi, ma grosse.

Leurs regards se croisèrent, amusés.

— Je vais me refaire une beauté, lança Jana d’un air de défi, tu vas voir ça…

Rubén regarda ses jolies fesses moulées dans le treillis se mouvoir jusqu’au bar, alluma une première cigarette. Douceur et volupté — du haut de son cul, on voyait le monde — qui contrastaient avec la situation. Toujours aucune nouvelle d’Anita, des Grands-Mères, de Carlos, la Hyundai, en revanche, serait bientôt prête. Ils se débarbouillèrent aux lavabos du café-restaurant, achetèrent le journal, quelques victuailles et de l’eau pour la route. Mille trois cents kilomètres de ligne droite avant de retrouver Buenos Aires. Le retour au réel se déroulait encore en douceur. C’est en récupérant la voiture au garage d’Uspallata, vers midi, que la nouvelle tomba, abrupte : Eduardo Campallo venait de se suicider.

On l’avait retrouvé ce matin chez lui, une balle dans la tête.

9

Trois pactes liaient les différents corps d’armée et la police argentine : celui « du sang » quand il fallait éliminer ou torturer les subversifs, « d’obéissance », qui unissait la hiérarchie du haut en bas de la pyramide, et le dernier, « de corruption », avec le partage des biens volés aux disparus. Alfredo el Toro Grunga et Leon el Picador Angoni s’étaient enrichis durant le Processus, revendant la marchandise récupérée à des antiquaires ou à des magasins d’occasion qui fermaient les yeux sur sa provenance. Le bon temps, celui de l’argent facile et des filles qui allaient avec.

Les cheveux gris tirés en arrière, le Picador portait une fine moustache sous des pommettes saillantes, des costumes trois-pièces cintrés un rien surannés et des chaussures bicolores rappelant les maquereaux du début du siècle. Silencieux, tourmenté, spécialiste de la picana, le Picador avait élevé son art à un raffinement que son binôme aurait pu voir comme l’osmose de leur contraire, s’il avait eu quelque vocabulaire. Celui qu’on avait surnommé le Toro. Atavisme ou médiocrité congénitale, son père déjà était mort de la manière la plus stupide qui soit — il pissait sous un arbre quand celui-ci lui était tombé dessus. Court sur pattes, râblé et fonceur, le Toro suivait son instinct et considérait le Picador comme son meilleur ami. Les deux hommes n’avaient jamais été très forts à l’école : l’armée, mieux qu’un avenir, leur avait offert un présent.

Avec Hector el Pelado Parise, ils formaient une patota, une bande de copains chahuteurs comme on disait communément. Ensemble, ils avaient enlevé des Rouges dans les rues ou à leur domicile, fait sauter la tête d’un tas de Juifs, d’intellos, d’ouvriers syndiqués, de moricauds, parfois en pleine rue, ils avaient arraché des aveux à la pince, à la picana, ils avaient bu du champagne dans les coupes des gens qui se tortillaient au milieu des débris de leurs maisons, porté des toasts aux anniversaires des collègues, soutenu des inepties et encore tant de choses à demi oubliées qu’ils vivaient avec comme le souvenir d’une jeunesse tumultueuse.

La fin de la dictature avait marqué un tournant dans leur carrière : le Toro et le Picador avaient trempé dans un trafic de voitures de luxe avec l’ambassade d’Union soviétique, mais ils avaient failli se faire prendre la main dans le sac, si bien qu’ils avaient abandonné toute velléité de libre entreprise. Pas assez calés. Trop têtes brûlées. Ils préféraient s’en remettre à Hector Parise, leur ancien officier interrogateur et tête pensante de leur association, toujours sur les bons coups.

Celui-là devait leur rapporter gros.

La maison qui leur servait de base arrière était confortable, quoiqu’un peu trop isolée à leur goût : quatre jours qu’ils pourrissaient là, dans cette jungle moite où vrombissaient les moustiques. Enfin, Parise et les autres absents, les deux compères pouvaient se la couler douce au bord du fleuve. Un troisième homme les avait rejoints dans la maison du delta, Del Piro, dit « le pilote ». Ce dernier, peu disert, gardait ses distances avec eux en prenant de grands airs aristocrates.