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— À toi de jouer, Madonna !

Parise appela le soir même. La fille Campallo n’avait pas dit qu’elle était enceinte quand ils avaient charcuté le trav’ enlevé avec elle à la sortie du club de tango. Calderón lui le savait. Qui d’autre que le père du marmot avait pu le renseigner ? Enceinte de trois mois, d’après les infos révélées par Eduardo Campallo le matin de son suicide. Parise avait enfin une piste. Et le hasard du calendrier faisait bien les choses…

10

Les Abuelas avaient monté une cellule de crise au siège de l’association. Discrétion absolue sur le but de leurs recherches, communications réduites au minimum, rendez-vous reportés sine die pour raisons de santé, le QG était en ébullition. Le document en lambeaux rapporté par Rubén rappelait les fragments grecs des présocratiques, mais les Grands-Mères avaient commencé par entrer les noms lisibles dans leur base de données. Dossiers d’hôpitaux civils et militaires, archives, procédures de justice, procès-verbaux, elles effectuèrent par équipe des dizaines de recoupements souvent hasardeux pour vérifier les pistes. Samuel et Gabriella Verón, les parents disparus, n’apparaissaient ni à la banque ADN de l’hôpital Duran ni dans leurs fichiers, ce qui laissait supposer qu’aucun membre de leurs familles n’avait réclamé leurs corps. Leurs proches avaient-ils aussi été aspirés par la machine d’État ? Si l’ADN des squelettes déterrés par Rubén correspondait avec celui de Maria et de Miguel, elles pourraient alors confier l’affaire à un juge, demander une protection pour les témoins, confondre Eduardo Campallo et sa femme comme apropiador, forcer ceux qui s’acharnaient à étouffer l’affaire à sortir du bois.

Le suicide de l’homme d’affaires, qu’elles venaient d’apprendre, leur coupait l’herbe sous le pied.

Les domestiques de la maison de Belgrano mis en congé, c’est sa femme Isabel qui avait découvert le corps au petit matin. Eduardo reposait sur le fauteuil du bureau, une balle dans la tête, l’arme encore pendante à la main. Isabel avait appelé les secours aussitôt, mais le projectile, tiré à bout touchant contre la tempe, avait emporté les lobes frontaux et la moitié du cerveau. Son mari était mort sur le coup. Il n’avait pas laissé de lettre explicative derrière lui mais les traces de poudre, les empreintes et les brûlures attestaient qu’il avait appuyé sur la détente. Le pistolet, un Browning, lui appartenant — port d’arme en règle —, le suicide laissait peu de doutes. À l’approche des élections, le coup était rude pour Francisco Torres, le maire, qui perdait là un ami et un de ses principaux piliers financiers.

Pour Rubén et les Grands-Mères, c’est leur témoin numéro Un qui disparaissait. Un de plus.

Le détective eut une longue discussion avec elles et Carlos sur la route des Andes. Le portable du pilote toujours muet, l’espoir de retrouver Miguel Michellini s’amenuisait. La mort de Campallo les obligeait à réviser leur plan de bataille, mais un nouveau personnage venait de réapparaître : Franco Diaz.

Les Grands-Mères avaient mené des recherches d’après le nom et la photo du passeport envoyé par Anita Barragan. L’homme de Colonia figurait parmi leurs fiches, qu’Elena avait basculées sur le BlackBerry de son fils.

Franco Diaz, né le 08/11/1941 à Córdoba. Formation militaire au Panamá (1961/1964), sert à Santa Cruz, Mendoza, puis Buenos Aires. Intègre le SIDE, les services de renseignements argentins, en avril 1979. Trou noir jusqu’en 1982 et la guerre des Malouines : officier de liaison dans une unité héliportée, Diaz est décoré — son commando avait pris possession de l’île en capturant la poignée d’Anglais endormis qui tenaient la place. Témoigne au procès des généraux en 1986 à la décharge du général Bignone, un des principaux responsables du fiasco des Malouines, soupçonné par ailleurs d’avoir détruit les archives des disparus avant de quitter le pouvoir. Émigré en Uruguay à la fin des années 80, retraité, Franco Diaz jouit d’une pension de l’armée et n’a plus jamais fait parler de lui.

Un héros des Malouines, un homme a priori inattaquable. Agent proche de Bignone, Diaz avait pu garder la fiche de l’ESMA incriminant Campallo. Dans quel but ? La vendre à son voisin paparazzi en vue de créer un scandale sans précédent ? Pourquoi Diaz aurait-il décidé de torpiller un homme qui avait fréquenté ses anciens employeurs : se venger ? De qui ? D’Eduardo Campallo ou d’une autre personne présente sur le fameux document ? La photo envoyée sur le BlackBerry de Rubén datait du procès de 1986, mais Anita avait dupliqué celle de son passeport : Diaz n’avait pas beaucoup changé — même homme au visage quelconque, le regard terne sous sa calvitie. Débusqué à Colonia, l’ancien agent du SIDE avait regagné l’Argentine. Rubén ne savait pas encore s’il cherchait à monnayer ou à remettre le document original à une tierce personne, mais si Diaz prenait le risque de revenir sur les lieux du crime, il pouvait les mener tout droit au commanditaire…

Les camions-citernes succédaient aux semi-remorques sur la nationale. Jana conduisait, concentrée, le pare-brise couvert de poussière orangée rapportée des Andes. Ils avaient récupéré la Hyundai au garage d’Uspallata et depuis se relayaient au volant sans presque s’arrêter. Les kilomètres défilaient, monotones ; après le stress des barrages de police aux frontières des provinces, la nuit passée dans le désert de la cordillère semblait presque lointaine… Rubén somnolait contre la vitre, épuisé par cette journée caniculaire, ou alors réfléchissait-il, l’esprit pénétré d’équations fumantes. Jana surveillait les rétroviseurs, perdue dans ses pensées. Il s’était passé quelque chose cette nuit : un des événements les plus importants de sa vie… Pourquoi était-elle si triste ? Si triste et si heureuse ? Le feu qui la brûlait pouvait la rendre folle, elle le sentait bouillir dans chaque pore de sa peau, sa sale peau d’Indienne que les winka avaient jetée aux chiens… « Qui tue les chiens quand la laisse est trop courte ? » Ils seraient libres. Bientôt.

Le soleil inondait les plaines. La Mapuche passa la main par la vitre ouverte pour absorber un peu de fraîcheur, la reposa sur le genou de Rubén endormi, et la laissa grésiller.

Buenos Aires 350.

*

Jo Prat avait joué en apnée toute la soirée. Ces concerts en plein air lui collaient des rhumes tonitruants, et même les appels hiératiques du trio de groupies amassant leurs seins au pied du micro l’avaient laissé de marbre. Trempé de sueur dans son ensemble de cuir qui l’engonçait, la montée d’asthme l’avait pris en sortant de scène. Fuir. Fuir tous ces gens qui n’en voulaient qu’à sa gloire passée.

Jo Prat aspira deux sprays de Ventoline et quitta le festival par la sortie VIP en catimini. Aucune envie de sexe ce soir, encore moins de parler à des inconnus : il absorba une nouvelle bouffée de Ventoline, la troisième, pour calmer la crise d’asthme qui pointait. Peut-être qu’il se faisait vieux, ou qu’il avait tout donné, trop abusé, qu’importe, il ne rêvait plus que de retrouver sa chambre d’hôtel, une petite suite un peu vieillotte et calme dans le quartier huppé de Belgrano où personne ne le reconnaîtrait : il prendrait une douche et dormirait en coupant la climatisation, jusqu’à ce que le rhume se passe.

Vivre à l’hôtel était bien le seul luxe qui lui allait. Calderón et son témoin squattaient chez lui depuis plusieurs jours mais, sous ses airs souverains, le dandy avait été ébranlé par la mort de Maria Victoria. La pauvre petite. Qui aurait cru ? Jo en était malade. Même si la photographe lui cachait sa paternité (Maria désirait plus un enfant qu’un mari), elle portait un peu de lui dans ses entrailles, et elle ne l’avait pas choisi au hasard. Son portrait trônait dans son loft, c’était tout de même une preuve de reconnaissance sinon d’amour. Jo avait promis une rallonge au détective s’il découvrait la vérité sur les circonstances de sa mort : Calderón ne donnait pas de nouvelles mais il lui faisait confiance — ce type avait l’air aussi enragé que ses chansons de l’époque.