Jo Prat reniflait, tête basse, les mains dans les poches de son pantalon de cuir. Il avait passé les différentes barrières, son badge Sésame autour du cou. Une demi-lune l’escortait à la sortie du parc de Lezama, il songeait à Maria, au bébé qui était mort avec elle, quand un piéton qui venait vers lui s’arrêta.
— Jo Prat ? demanda l’inconnu.
Le rocker releva la tête : un géant à la peau grêlée lui faisait face, un chauve d’une soixantaine d’années qui se donnait bien du mal pour paraître avenant. Inconnu égale emmerdeur.
— Désolé, fit Prat, je suis pressé.
— La fille Campallo, c’était votre petite copine ? insinua-t-il dans un sourire de mérou.
Une chape de plomb tomba sur les épaules du musicien. L’homme qui l’abordait lui laissait une impression franchement désagréable.
— Si vous êtes journaliste, dites à vos lecteurs que je n’ai rien à déclarer… (Il toussa.) Pareil si vous êtes flic.
Il voulut s’engager dans l’allée mais le colosse lui bloqua le chemin.
— C’est toi qui l’as mise en cloque, hein ? relança-t-il avec une familiarité agressive.
— Vous êtes sourd ? Je n’ai rien à vous dire : O.K. ?
— Enceinte de trois mois, poursuivit l’homme. J’ai vérifié les dates sur son site : vous étiez en tournée ensemble quand elle est tombée enceinte. C’est toi le père de son gosse. Le petit copain de Maria Campallo qui a prévenu Calderón.
Parise avait vu ce visage chez la photographe quand il avait nettoyé l’appartement, des tirages en noir et blanc qu’elle avait pendus sur un fil, comme un trophée. Il ne pouvait pas faire le rapprochement au moment de l’enlèvement, mais les révélations de Campallo avant de mourir concernant sa fille lui avaient mis la puce à l’oreille… Le rocker eut un rictus.
— Vous travaillez pour qui, son père ? Vous commencez à me faire chier avec vos histoires, feula-t-il d’une voix éraillée. Laissez-moi passer !
Ses poumons lui faisaient mal, il ne se méfiait pas. Le type à face de craie le saisit par le bras et, d’une prise alambiquée, le retourna contre sa propre gorge. Jo Prat voulut se dégager mais le géant l’avait immobilisé et il savait se battre. Pas lui. L’homme pressait son avant-bras sur sa glotte, si fort qu’il lui faisait jaillir les larmes des yeux.
— Lâchez… moi !
Parise entraîna le rocker sous les arbres de l’allée déserte.
— Calderón est venu te cuisiner, hein ? grogna-t-il.
— Foutez-moi… la paix.
La prise comprimait la trachée, bloquait l’arrivée d’air. Il étouffait déjà et le chauve semblait d’une force herculéenne. Jo chercha à se libérer, en vain. Parise souffla son haleine mentholée sur son visage.
— La fille Campallo t’a parlé de quelque chose, dit-il d’un air doucereux. Quelque chose de très important, dans les jours qui ont précédé sa disparition.
— Je l’ai… pas vue.
— Un document, insista le colosse sans diminuer la pression, un papier au sujet de ses parents. Maria Victoria t’en a forcément parlé. Et tu en as parlé à Calderón.
— Non ! expulsa Jo.
Parise jeta un coup d’œil furtif vers l’allée du parc, toujours vide. Il relâcha la clef qui immobilisait sa proie, serra son poing comme une enclume et le frappa durement au ventre. Un coup vicieux à l’estomac, qui lui vola ce qui lui restait de souffle.
— Je te crois pas, éructa l’ancien officier interrogateur.
Jo Prat se tenait le ventre, soldat sous la mitraille, happant l’air qui ne venait pas. De sa main libre, l’asthmatique attrapa le tube de Ventoline dans sa poche et le porta nerveusement à sa bouche. Il n’eut pas le temps d’aspirer la vie ; Parise lui arracha l’inhalateur des mains.
— Dis-moi ce que tu sais et je te refile ta dose. C’est toi qui as engagé Calderón ?
Jo se sentait mourir. Il secoua la tête, en apnée. Il s’étouffait, pour de bon.
— Oui…
— Où il est ?
— Je… sais pas.
Le géant fouilla ses poches sans qu’il puisse réagir, trouva un petit portefeuille et la clé d’un hôtel, le « Majestic », dans le quartier de Belgrano. Bizarre. D’après ses infos Prat habitait Buenos Aires, et les papiers indiquaient une adresse à Palermo Hollywood.
— Qu’est-ce que tu fous à l’hôtel ? Hein ? Pourquoi tu ne dors pas chez toi ?
Parise agita le précieux tube sous les yeux vitreux du chanteur. Jo avait besoin du médicament, d’urgence : il agrippa le bras de l’homme qui, le voyant cramoisi et incapable d’articuler, consentit à coller la Ventoline entre ses lèvres. Jo aspira une goulée salvatrice, qui le fit sortir des abysses, mais l’homme retira aussitôt le tube de ses mains tremblantes.
— Encore, chuinta Jo. Il m’en faut… encore…
Ses poumons sifflaient comme une locomotive, il tenait à peine debout, pantin pathétique glissant sur le tapis d’épines. Parise gambergea un instant sous les branches : Calderón n’avait plus mis les pieds dans son agence, la fille qui vivait avec le trav’ avait disparu de la circulation et la surveillance des locaux des Grands-Mères ne donnait rien. Le détective avait dû trouver une planque pour son témoin, d’où il pourrait rayonner sans attirer l’attention.
— Tu sais où est Calderón, dit-il.
Jo ne répondit pas, implorant, tandis que l’autre le tenait debout à bout de bras.
— C’est lui qui squatte chez toi ? poursuivit Parise. C’est pour ça que tu es à l’hôtel ?
En proie à la panique, Jo Prat opina. Il tendit la main vers l’inhalateur, sans forces, bientôt sans air. Parise sourit sous l’arbre du parc qui les cachait. Les autres attendaient près des grilles, dans le van.
— Merci pour l’info, sourit-il à la nuit.
Parise évapora la Ventoline vers les branches et regarda l’homme s’étouffer, inexorablement, sur le tapis de mousse…
Buenos Aires recomptait ses tours au milieu du brouillard de pollution quand la Hyundai s’englua dans le trafic autoroutier. Sept heures du matin aux abords de la capitale. Fumées noires crachées des pots d’échappement, voitures rafistolées pétaradantes, trucks américains aux chromes rutilants, Rubén et Jana traversèrent des cités de béton aux linges pendus sur la crasse avant d’atteindre Rivadavia, l’une des plus longues avenues au monde — quarante mille numéros.
Ils arrivèrent à l’heure où les cartoneros rentraient chez eux.
Raúl Sanz les attendait au Centre d’Anthropologie légiste. L’EAAF (l’Equipo Argentino de Antropologia Forense) avait été créé en 1984 sous la direction de Clyde Snow, anthropologue et médecin légiste nord-américain, qui avait proposé son savoir et formé ceux qui deviendraient ses successeurs. L’organisme, indépendant, travaillait dans plus de quarante pays avec différentes institutions, gouvernementales ou non. Sous la houlette de Raúl Sanz, Rubén avait appris la balistique, la génétique, l’archéologie, l’exhumation et l’identification des corps, la localisation des fosses et la reconstitution des faits d’après la position des cadavres, des objets trouvés sur la scène de crime, les vêtements, les fractures… Raúl, quadragénaire toujours tiré à quatre épingles, fit le baise-main à Jana avant de porter l’accolade à son ami.