— Emiliano, tu es où, mon chéri ?!
Des voilages blancs voletaient par la porte-fenêtre des voisins. Parise reporta son regard sur Calderón qui, protégé par le corps inerte de Puel, fouillait d’une main aveugle son blouson en quête d’une arme.
— Emiliano !
Parise jura entre ses dents. Le remue-ménage allait alerter tout le quartier, la mère du mioche approchait et il ne pouvait pas liquider tous les témoins. Le tueur rebroussa chemin en pestant et dévala l’escalier de verre. Le Toro épongeait le sang qui gouttait sur son costard douteux tandis que son binôme traînait la fille jusqu’à la porte d’entrée. Ils l’avaient droguée, bâillonnée, pieds et poings liés à l’adhésif. Trop tard pour Calderón.
— Vamos, vamos ! ordonna le chef d’équipe.
Etcheverry attendait dans le van, en double file.
Rubén avait croisé le regard du chauve qui le braquait depuis la terrasse. Il trouva le pistolet sous l’aisselle du mort, saisit la crosse pour faire feu mais Parise avait disparu.
Le bambin l’observait toujours, sourd aux appels de sa mère.
— Emiliano !
Une jeune femme traversa le voilage et lâcha un cri de stupeur en découvrant la scène. Rubén se dégagea du cadavre sans un regard pour le bambin, évalua la situation. Le mur des voisins mesurait près de trois mètres, aucune prise pour l’escalader. La femme se précipita vers son enfant et le protégea de ses bras tremblants.
— Ne nous faites pas de mal, implora-t-elle, je vous en prie…
Retrouvant sa mère, le gamin se mit à pleurnicher.
Rubén coinça le Beretta du tueur dans sa ceinture, poussa la table de jardin contre le mur blanc écaillé, y dressa une des chaises en plastique et grimpa sur l’édifice branlant en priant pour que personne ne l’attende là-haut. La voisine le regardait faire, effarée, serrant son rejeton comme s’il pouvait s’envoler. Rubén agrippa un bout de clôture défoncée et, au prix de rudes contorsions, se hissa jusqu’à la terrasse de Prat. Elle était déserte, la porte coulissante grande ouverte : il fonça vers l’escalier, le doigt crispé sur la queue de détente.
La cuisine et le salon étaient vides. Rubén courut vers la chambre, arme au poing, vit le sac de toile sur le lit, les roses répandues sur le sol. Ledzep s’échappa de sa cachette et fila à toute bombe vers le couloir, les griffes dérapant sur le parquet. Rubén braqua le Beretta vers la salle de bains adjacente, elle aussi vide, crut entendre un crissement de pneus dans la rue. Il se rua vers la porte-fenêtre du living et jaillit sur le balconnet, le cœur battant à tout rompre.
Trop tard : le véhicule des ravisseurs avait disparu au coin de la rue Gurruchaga. Le temps d’atteindre la voiture, ils seraient loin…
Rubén mit quelques secondes avant de réaliser : lentement son visage se décomposa — Jana.
11
Le Toro serrait les dents à l’arrière de la carlingue. Cette petite pute avait failli lui faire sauter la cervelle : quelques centimètres plus à gauche et il aurait pu dire adieu à sa prime. En attendant, la douleur lui cuisait les cartilages et le sang s’écoulait toujours malgré le mouchoir qui épongeait la plaie. Le Picador ricanait sur le siège voisin, relégué avec lui au fond de la cabine.
— Déjà que la masturbation rend sourd ! s’esclaffa-t-il par-dessus le vacarme de l’appareil.
Le Toro haussa les épaules, revanchard. Etcheverry broyait du noir sur le siège devant eux : chargé de conduire le van jusqu’à l’aérodrome, le chef du Groupe d’Intervention en planque à Colonia venait de perdre son meilleur homme. Puel, qu’il avait vu frapper un colosse slave à coups de chaînes durant des heures (une force de la nature dont les os refusaient de céder que Puel avait battu à mort sans presque se reposer), lui qu’Etcheverry avait repêché encore la semaine précédente le long du río pendant que les autres mettaient le feu à la baraque, Puel était mort. Pire, ils avaient dû l’abandonner sur le terrain… Etcheverry se pencha vers le pilote.
— On arrive dans combien de temps ?
— Un quart d’heure ! répondit Del Piro.
Ils survolaient le delta, une étendue de jungle zébrée d’eau boueuse qui ne lui inspirait que dégoût. Del Piro avait dû revenir en catastrophe à Buenos Aires en embarquant les deux brutes dans l’hydravion, laissant la garde du prisonnier aux hommes de Puel, qui accompagnaient le boss. Responsable de l’opération, les jambes coincées contre le tableau de bord, réfugié derrière une paire de Ray-Ban extra-large, Parise venait de raccrocher son portable — le boss râlait, comme d’habitude. Calderón était toujours dans la nature, un des leurs était resté sur le carreau et ils n’avaient pu enlever que la fille. Personne ne faisait attention à elle, simple « paquet » jeté au fond de la carlingue.
Peu de turbulences en ce jour ensoleillé. Jana émergea une première fois, serpent dans le formol ; ses membres étaient entravés, son cerveau intermittent sous les bruits de moteur. Celui d’un avion ? La Mapuche reposait à même le sol, les muscles encore douloureux après le choc électrique, l’esprit vaporeux. On l’avait droguée. Sûrement. Son regard roula vers la cabine à l’avant, ne distingua que des têtes qui dépassaient des sièges. Quatre, en plus du pilote. Jana crut reconnaître le gros à face de porc, un mouchoir rouge pressé contre l’oreille, se sentit partir sous les soubresauts. Son cerveau bascula en arrière et sombra comme on oublie, sans s’en rendre compte.
Un trou noir.
La maison se situait sur la rive sud de l’île, perdue dans la jungle du delta. Le canal ici était assez étroit, le trafic quasi inexistant. Des arbres tombés des tempêtes empêchaient le passage des bateaux-taxis qui arpentaient les bras du fleuve, et la première habitation se trouvait à des kilomètres. L’île était infestée de moustiques, qui attaquaient en masse au premier déclin du soleil.
Del Piro avait parqué l’hydravion sur la rive opposée, le long d’un ponton où le plan d’eau, plus large et moins pollué par les branchages, permettait l’amerrissage. L’avion somnolait sur ses flotteurs après le vol matinal. Toute l’équipe était réunie sur l’île du delta, Parise, le chef de la sécurité de Santa Barbara, le Toro et le Picador, ses sbires de toujours, l’ex-lieutenant Etcheverry, en charge du Groupe d’Intervention en Uruguay, Frei qui, prisonnier de sa minerve, se déplaçait avec l’élégance d’une tourelle, enfin Gomez et Pina, qui avaient planqué en vain devant l’agence de Calderón.
Le boss était arrivé avec eux par bateau la veille au soir, le général Ardiles, polo Lacoste rose et lunettes Porsche, escorté par un gorille peu causant, Duran, et par le toujours fringant docteur Fillol — Jaime « Penthotal » Fillol, comme les pilotes le surnommaient à l’époque. C’est lui qui avait opéré son ami Ardiles dans la clinique privée du countrie en 2005, lui qui avait délivré les certificats médicaux du vieux général pour qu’il évite les déplacements au tribunal. Fillol lui devait, il est vrai, une partie de sa fortune — une clinique équipée de matériels dernier cri, de l’argent au chaud sur des comptes à l’étranger, une femme plus jeune… L’homme n’aimait guère revenir sur le passé, mais lui aussi figurait sur la fiche de l’ESMA exhumée par la fille Campallo. Fillol avait accouché sa mère trente-cinq ans plus tôt, sorti son frère malade de ses entrailles. Étranges retrouvailles… Le médecin se souvenait surtout du crâne violacé du bébé expulsé du vagin, du cordon qui l’étranglait et des gestes qu’il avait faits pour le sauver. Son métier. Le cœur du nourrisson avait souffert, augurant une durée d’existence limitée, mais il avait survécu : il était là, sous ses yeux, trente-cinq ans plus tard. Miguel Michellini. Oui, étranges retrouvailles…