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— Vous en pensez quoi, doc ?

Fillol ravala sa salive devant l’état du pantin disloqué sur le madrier, rangea son stéthoscope.

— Le cœur est faible, dit-il, mais il devrait tenir encore un peu.

Leandro Ardiles bougonnait, assis sur une chaise qui ne le soulageait pas. Montée à la dernière minute, l’opération avait en partie échoué puisque le détective était toujours dans la nature…

— O.K., lança le général au chauve qui mènerait l’interrogatoire. Ne perdons pas de temps.

Jana s’était réveillée dans une chambre aux rideaux tirés, vaseuse, les chevilles et les poignets entravés par des serre-joints de plastique qui lui sciaient la peau. Elle reposait sur la plaque de fer d’un madrier, dénudée. Elle ne savait pas où elle se trouvait, ce qu’était devenu Rubén. Étourdie par les vapeurs chimiques, elle avait mis quelques secondes avant de réaliser qu’elle n’était pas seule : un visage lui faisait face, méconnaissable sous son masque de merde sèche, celui de Miguel. Ou plutôt ce qui restait de Paula, attachée sur le madrier voisin. La robe blanche du travesti était à demi déchirée, maculée de sang, mais il respirait encore. La sculptrice n’avait pas eu le temps de lui parler : un groupe d’hommes était entré dans la chambre pour ausculter Miguel, sans lui prêter attention.

Jana ravala sa salive, le dos accolé à la plaque de fer. Ils étaient cinq autour du malheureux, un vieux en chemise Lacoste, le cheveu terne et l’œil acéré, un autre qui devait être médecin remballait son stéthoscope, suivaient un géant chauve à la peau grêlée, une espèce de maquereau vérolé et le gros type à face de porc qui l’avait foudroyée dans la chambre. Ils se tournèrent bientôt vers elle, prisonnière du madrier qui faisait face à Miguel.

Le Toro passa devant le corps écartelé de l’Indienne, jaugea son torse.

— Sacrés nichons, ironisa-t-il.

Pauvre con.

— Allons-y, le pressa Parise.

Certaines personnes pouvaient supporter la douleur physique au-delà de l’imaginable : très peu pouvaient assister au supplice infligé à autrui sans flancher, surtout s’il s’agissait de proches — généralement, les femmes à qui on posait le bébé sur le ventre pour le torturer à l’électricité avouaient tout aux premiers hurlements.

Le Picador installa la machine. La picana : deux pinces de cuivre reliées à un transfo électrique que les tortionnaires appliquaient sur les parties les plus sensibles — anus, organes génitaux, gencives, tétons, oreilles, aisselles, fosses nasales. Le procédé n’était pas nouveau : dès les années 30, Lugones, commissaire de police et fils du grand poète argentin, avait testé la machine. Les instructeurs français revenant de la guerre d’Algérie l’avaient remise au goût du jour.

Miguel pleura doucement quand le Picador posa les pinces sur ses oreilles. Parise se pencha vers Jana, ivre de peur.

— Écoute-moi bien, l’Indienne. Tu me dis tout ce que tu sais, jusqu’au nom de ta mère si tu la connais, sans mentir : on est pressés et la patience n’est pas mon fort, la prévint-il dans un rictus qui n’avait pas besoin d’être menaçant. Ça signifie qu’à la première mauvaise réponse ton copain pédé se transformera en centrale électrique. Est-ce que c’est bien compris ?

Jana avait la gorge nouée : elle fit signe que oui, son ami implorant en ligne de mire.

— Qui a mis Calderón sur le coup ? La fille Campallo ?

— Je… je ne sais pas.

Parise émit un claquement de langue à l’intention du Picador.

— Je sais pas ! cria Jana. Je sais pas, c’est lui qui est venu me trouver !

— Qui d’autre est au courant de l’affaire ?

— Les… les Grands-Mères.

— Qui d’autre ?

— Une flic… Anita je sais plus quoi. Une amie de Calderón… Elle l’aide dans son enquête. Je ne sais rien de plus, il ne m’a rien dit.

— Qui d’autre ?

— Personne !

— Qui d’autre ?!

— Personne, putain ! Personne !

Au signe du chef, le Picador actionna la picana. Miguel trépigna sur la plaque de fer.

— Maman ! Ma-man !

Le Toro sourit — ils finissaient tous par appeler leur mère.

— Personne, répétait Jana en pleurant, personne… Arrêtez… Arrêtez, merde !

Le prisonnier se contorsionnait de plus belle. Jana fermait les yeux mais les hurlements de son ami lui déchiraient les tripes. Enfin on coupa l’électricité.

— O.K., reprit Parise. Maintenant dis-moi comment vous avez retrouvé Montanez ?

Miguel gémissait comme un chiot, elle allait devenir folle.

— Son nom… son nom était sur la fiche d’internement, répondit Jana en détournant les yeux. Celle des parents… Les disparus.

Parise se tourna vers le général Ardiles, aux premières loges sur la chaise. Le visage émacié du militaire prit une teinte grisâtre. Il lui fit signe de poursuivre l’interrogatoire.

— Calderón a récupéré les squelettes ?

— Les têtes…

— Pour comparer l’ADN avec celui de Maria Campallo ?

— Oui. Oui.

Jana haletait, il lui fallait des réponses.

— D’où elle sort, cette fiche d’internement ?

— De l’ESMA.

— Je sais, grogna le chauve. Je te demande qui vous l’a donnée !

— La vieille, fit Jana dans un souffle. La blanchisseuse, elle avait gardé une copie.

Parise grimaça : la sorcière… Ils avaient pourtant fouillé sa boutique.

— Calderón, dit-il, c’est lui qui a l’original ?

— Non, juste une copie.

— Tu mens, India de mierda.

— Non ! Non ! supplia Jana.

— Qui a l’original ?!

— Diaz ! se souvint-elle. Franco Diaz !

Parise se tourna de nouveau vers le boss, qui répondit d’un rictus dubitatif — le nom lui était visiblement inconnu.

— Qui c’est, ce Diaz ? poursuivit le chef interrogateur.

— Le voisin d’Ossario. À Colonia. Il s’est enfui après l’attaque, dit-elle, les yeux pleins de larmes. C’est un ancien des services secrets. Un Argentin. Un retraité de la guerre des Malouines. Je ne le connais pas, ajouta-t-elle avec empressement, je ne l’ai jamais vu.

— Et Calderón ?

— Non plus. Il le cherche.

Le général Ardiles nota le nom de Diaz sur son carnet.

— Calderón cherchait à compromettre Campallo, mais Campallo est mort, reprit Parise. Qui sont ses prochaines cibles ?

— Je… je ne sais pas, répondit-elle, interloquée.

— Te fous pas de ma gueule, petite pute : le médecin accoucheur, l’aumônier, l’officier chargé de l’extraction, tout le monde figure sur la fiche d’internement !

La sculptrice le fixa, désemparée.

— Je ne sais pas…

— Tu mens.

— Non ! Non, putain ! se défendit Jana. Vous allez nous tuer de toute façon !

Le Toro jaugeait la lavette sur le madrier voisin : c’est vrai qu’il n’avait pas l’air d’aller très fort.

— Alors ?!

— La copie qu’on a récupérée est en mauvais état, comprit enfin Jana. Il manque des noms, au moins la moitié des noms ! La mère de Miguel a déchiré la fiche en petits morceaux : elle… elle mangeait du papier, ses cheveux, c’était sa manie, elle était malade, complètement cinglée, débita-t-elle. Calderón a récupéré des bouts du puzzle dans son estomac.