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Un bref silence passa.

— Et tu imagines que je vais croire ces bobards ?! s’étrangla Parise.

Il fit signe au Picador, qui envoya les volts. Miguel poussa un cri de douleur aigu.

— Arrêtez, je vous en supplie. Arrêtez !

— Tu mens, sale petite pute ! s’égosilla Parise.

— Non !

— Tu mens !

Miguel hurlait mais Jana ne l’entendait plus : elle cracha au visage du géant, qui reçut le jet de salive sur la paupière.

Du poing, il lui cassa le nez.

— Doucement ! siffla Ardiles dans son dos.

La tête de Jana avait rebondi contre le madrier. La douleur lui brûlait le visage. Elle sentit le sang tiède couler sur son cou, les larmes affluer, tant qu’elle ne distinguait plus rien. Une chaleur infernale imprégnait la chambre, son corps dénudé, ses veines. Parise essuya le crachat du revers de la manche, jaugea l’Indienne écartelée, le visage en sang. D’un signe, il informa le boss que la séance était terminée.

Le docteur Fillol, jusqu’alors silencieux, se précipita vers l’ancien officier interrogateur.

— Vous croyez ce qu’elle dit ? s’empressa-t-il. Que je n’apparais nulle part ?

Parise snoba le médecin.

— En fouillant dans le passé de Campallo, ils risquent de remonter jusqu’à vous, général, dit-il à l’intéressé. Il faut passer au plan B.

— Le monastère ?

— En attendant de voir comment le vent tourne, répondit le chef de la sécurité.

Leandro Ardiles resta quelques secondes indécis. Depuis la mort de sa femme, deux ans plus tôt, le vieil homme ne sortait plus guère de sa résidence sécurisée. À quoi bon ? Mais l’imminence du danger lui procurait des sensations oubliées : courage, devoir, abnégation. Devait-il fuir, comme le lui conseillait Parise ? On pouvait lui tomber dessus d’une heure à l’autre et, à quatre-vingts ans, le militaire avait passé l’âge de jouer la fille de l’air. Il fallait baliser le terrain, assurer les arrières.

— Et le frère Josef ? demanda-t-il.

— Commençons par sortir de ce guêpier, trancha Parise.

Le prêtre n’avait aucune raison de les trahir. Ardiles acquiesça, la mine sombre. Il avait confiance en Parise, devenu avec le temps beaucoup plus qu’un homme de main. Soit, ils partiraient au plus vite.

— Et moi ? s’enquit Fillol.

— Vous feriez bien de nous suivre, répondit le chef de la sécurité. Calderón et les Folles ont une copie du document : abîmé ou pas, ils peuvent le rendre public pour semer la polémique. Il faut partir, se mettre au vert. Le plus tôt sera le mieux.

— Mais… ma clinique, mes rendez-v…

— Vous préférez une assignation à résidence ?

Le directeur de clinique se tut. Pour lui aussi, tout allait trop vite. Parise entraîna les deux hommes hors de la pièce. Jana suivait la scène, tremblant de tout son corps. Miguel, lui, ne bougeait plus.

— Et eux ? lança le Picador en désignant les prisonniers.

Le géant eut à peine un regard.

— On s’en débarrasse, dit-il avant de refermer la porte de la chambre.

Le Toro jaugea le pantin sanglotant.

— Pour un type censé avoir le cœur faible, il tient le coup, le gigolo !

Le Picador disposa sa mallette de cuir sur la table, découvrant une demi-douzaine de banderilles et de lames de différentes tailles. Il choisit la plus épaisse, une pointe d’acier de plusieurs centimètres, et se posta au-dessus du travesti. Jana ne respirait plus. Le tortionnaire resta quelques secondes en suspens, concentré, immobile, la banderille pointée sur la colonne vertébrale du supplicié.

— Non, gémit Jana. Non…

Le malheureux ne tenait plus qu’à ses larmes, souillé de morve vermillon. La banderille se planta sous l’omoplate et perça le cœur. Miguel tressaillit sous le choc ; ses membres s’agitèrent dans un spasme nerveux, une dernière fois. Le coup de grâce.

Jana tremblait d’effroi sur la plaque de fer. Son nez cassé dégoulinait de sang, sa vision était trouble, les larmes comme des rasoirs sur ses joues. Miguel. Un vent mauvais souffla sur elle. Le Toro souriait devant son corps nu.

— Calderón te baise, hein, petite pute…

— Ta sœur aussi ! siffla-t-elle à sa face de pourceau.

Le gros homme renifla en débouclant sa ceinture : pas besoin du Picador pour cette India de mierda. Il déboutonna son pantalon et libéra son sexe, comme un soulagement. Il était dur, brûlant, déjà énorme.

— Qu’est-ce tu fous ? lança son acolyte.

— Je vais me la faire avant, répondit le Toro.

Jana frémit devant le sexe monstrueux. Le Toro avait sodomisé des gens, par dizaines, des prisonniers mâles surtout — là il faisait un malheur. L’humour de caserne l’avait surnommé el Toro ; non pas tant pour son esprit fonceur que pour son sexe démesuré, un pénis épais, une bûche veinée affublée de testicules qui pendaient comme des oiseaux mort-nés sur ses cuisses grasses et poilues. Vingt-cinq centimètres, il avait mesuré, forcément. Avec ça, plus besoin de violer les opposants avec des épis de maïs comme le faisait la police de Rosas : le Toro avait ce qu’il fallait dans le pantalon. Un engin de mort. Il avait déchiré l’anus du petit trav’ pour le faire parler, lui avait perforé les entrailles pendant qu’il criait grâce. Son adrénaline. Il se remplissait à vue d’œil.

Le Toro goûta la peur de l’Indienne prisonnière du madrier. Une joie huileuse irradiait son visage quand il colla son engin de mort entre ses jambes.

— Tu vas voir, susurra-t-il à son oreille. Toi aussi tu vas appeler ta mère…

12

Le Paraná naissait au Brésil, quatre mille kilomètres plus au nord. Charriant tout sur son passage, le fleuve nervurait le delta avant de déboucher sur le Río de la Plata, où il se perdait en mer.

Rhizome d’eau, de boue et de jungle, d’une surface presque aussi grande que l’Uruguay, le delta d’El Tigre comptait des centaines de canaux et autant d’îles habitées ou non, îlots parfois mouvants constitués par l’accumulation de végétation drainée au fil des courants. Aucun véhicule n’avait sa place dans la réserve écologique, sinon des bateaux à moteur ; ports, magasins de luxe, hôtels, résidences ou bed and breakfast, l’activité se concentrait autour de la ville d’El Tigre, mais il suffisait de naviguer quelques kilomètres pour que les habitations et les cabanes à louer se dispersent. La nature devenait alors luxuriante, sauvage, omniprésente.

Rubén scrutait la rive à l’arrière de l’embarcation, silencieux. Ils longèrent un bosquet de broussailles, dérangeant à peine les oiseaux qui nichaient là. Anita se tenait à l’avant, avec une carte détaillée de la région, Oswaldo à la barre.

Alertée par le remue-ménage au téléphone, Anita avait foncé jusqu’à Palermo et trouvé Rubén dans l’appartement de Jo Prat, hagard. Il y avait le cadavre d’un homme sur la terrasse des voisins, des gens affolés qui prévenaient les secours et le regard perdu de son ami d’enfance, prostré dans le salon. Il fixait les armes posées sur la table d’un air absent, réagissant à peine à son arrivée. Anita l’avait sorti de sa léthargie. Son précieux témoin avait été enlevé à son tour mais tout n’était pas perdu : Gianni Del Piro avait passé un coup de fil la veille au soir. D’après l’info qui venait de lui parvenir, le pilote se trouvait alors dans le delta d’El Tigre.