Oswaldo était venu les chercher au port de plaisance, où Rubén lui avait donné rendez-vous en urgence.
Vieil ami de son père, Oswaldo habitait une baraque vermoulue en pleine jungle : militant de l’ERP et grand amoureux des livres, Oswaldo s’était réfugié dans le delta dès les premières rafles en 1976, où il vivait depuis en ermite, s’adonnant à la pêche et à la peinture. Oswaldo gardait de l’époque une phobie de la ville et une haine farouche pour tout ce qui portait un uniforme… Le vieil homme pilotait le bateau à moteur d’une main sûre, sa barbe drue capturant les embruns soulevés par la coque. Rubén lui avait expliqué la situation sans lui donner de détails, Oswaldo n’en avait pas demandé : Daniel Calderón n’avait jamais vu aucune de ses toiles, son fils était pour lui une sorte de neveu et il connaissait la région comme sa poche.
L’appel de Del Piro avait été émis à une vingtaine de kilomètres à vol d’oiseau du port d’El Tigre. Il n’existait aucune ville sur la carte, qu’un simple relais télécom au cœur de nulle part. Le pilote avait dû appeler depuis une des îles éparpillées le long des canaux. Rubén broyait du noir entre les bidons d’eau et d’essence. Il avait commis une erreur en informant Isabel Campallo de la grossesse de sa fille. Elle l’avait répété à son mari qui, d’une manière ou d’une autre, en avait informé les tueurs. Ils avaient remonté la piste jusqu’à Jo Prat, découvert la planque. Jana. L’idée qu’ils puissent lui faire du mal le révulsait. Mourir ou devenir fou… Non, il ne pouvait pas vivre deux fois le même cauchemar. Encore moins à cet instant précis de sa vie…
Palmiers et bananiers se dressaient sur la rive. Son sac de voyage était calé sous le banc, au sec, rempli d’armes. Oswaldo naviguait à allure réduite sur la portion en zigzag du canal, évitant les arbres écroulés et les branches à fleur d’eau. Pas âme qui vive, sinon celle de millions d’insectes vrombissant au soleil.
— Normalement c’est la bonne direction, commenta Anita, penchée sur sa carte.
Oswaldo bougonna. Il n’aimait pas les flics, même blonde avec des gros seins. Le pollen et ses vaisseaux de pétales volaient dans l’air tandis qu’ils remontaient le courant. Une odeur de vase s’épanchait de l’eau trouble ; ils dépassèrent le ponton abandonné d’une maison coloniale en bois et torchis, quelques champs de pins et un saule vautré qui retenait les alluvions. Les dernières bicoques de tôle ondulée avaient disparu, au-delà ne s’étendaient plus que des kilomètres de jungle, inextricable.
Dérangé, un urutaü, sorte de hibou local, s’ébroua dans les branches. Quittant les méandres, Oswaldo fila droit devant et accéléra dans la lagune. La barque n’excédait pas quatre mètres, mais le moteur était puissant. Ils soulevèrent des gerbes d’eau sans faire fuir les oiseaux, rois du delta. Il y avait une île en face, semblable à des dizaines d’autres. Un éclat vif-argent brilla alors au soleil. Rubén prit la cible dans ses jumelles et sentit son cœur se gonfler : le reflet d’une carlingue. Un hydravion.
Il posa la main sur le bras d’Oswaldo pour qu’il ralentisse : ils étaient là.
Anita était fébrile à l’avant du canot.
— Tu crois qu’ils nous ont vus ?
Ils avaient fait une boucle pour passer au large de l’île et revenaient maintenant par le canal opposé. Rubén ne répondit pas. Il avait son arme chargée, les poches remplies de balles, une matraque, un couteau de combat, une pince, une bombe lacrymogène et une haine vieille de trente-cinq ans qui lui tordait l’estomac. Oswaldo les ramenait en cabotant à contre-courant, face au vent. Il faisait de plus en plus chaud à l’heure de midi. Rubén jeta un œil à son portable : il captait de nouveau. Le premier poste de police se trouvait loin de là, sur le fleuve Paraná.
— Appelle Ledesma, dit-il. Qu’il envoie une vedette de la brigade fluviale.
— Le Vieux ? fit Anita. O.K., mais… Putain, je lui dis quoi ?!
— Qu’on tient les assassins de Maria Campallo et de la blanchisseuse rue Perú. Dis-lui que je prends tout sur moi, et surtout qu’il se bouge le cul.
L’enquêtrice lui adressa une mimique depuis la proue du canot, croisa son regard glacé et composa le numéro du commissaire sur son portable. Après une vive discussion, Anita sut se montrer convaincante ; elle raccrocha bientôt, les cheveux balayés par la brise du bateau.
— C’est bon, dit-elle, il va alerter la brigade fluviale. Mais ça risque de chauffer pour toi si ça foire, ajouta-t-elle.
Rubén ne broncha pas. Les flics du delta ne seraient pas là avant trois quarts d’heure. Trop tard ? L’île se rapprochait sous les vaguelettes, cent mètres à peine. Une poule d’eau pédalait à quelques encablures, sereine dans le courant. Ils longèrent des amas de branchages échoués près de la rive, une végétation touffue aux lianes emmêlées : Oswaldo pilotait au ralenti, épiant les mouvements alentour.
L’hydravion aperçu plus tôt dans les jumelles clapotait de l’autre côté de l’île. Ils virent alors un terrain dégagé, des rondins de bois rangés sous les pins et, plus loin, au creux d’une petite crique abritée, la façade d’une maison rose. Rubén fit signe à Oswaldo d’accoster. L’ermite coupa le moteur. Anita se tenait prête, son arme de service chargée, guettant les ombres sous les branches. La barque racla bientôt l’amas de cailloux et de vase piqué de roseaux ; d’un bond, ils furent à terre.
— Cache le bateau et attends-nous ici, souffla Rubén. Et tiens-toi prêt à partir en vitesse…
— Ne t’en fais pas, fils.
Oswaldo leur adressa un clin d’œil rassurant et les regarda s’éloigner sous la futaie. Anita suivit Rubén à l’ombre des pins, de plus en plus anxieuse. Il avançait en courbant l’échine, sans un bruit, et s’agenouilla brusquement à l’abri d’un fourré. Il y avait deux gardes sur la terrasse de la maison, un hors-bord accosté au ponton, et un autre guetteur sous les pins, à une vingtaine de mètres. Un type avec une minerve, derrière les rondins de bois, assis sur un transat. Rubén l’avait croisé à Colonia…
— On ferait peut-être mieux d’attendre l’arrivée de la police, chuchota Anita à ses côtés.
Rubén secoua la tête. Dans une heure Jana serait morte. Torturée, violée, la peau décollée à l’électricité, ses bouts d’amour éparpillés. Elle était peut-être déjà morte.
— Attends-moi là, dit-il tout bas.
Oscar Frei s’escrimait contre les moustiques, vissé sur son siège de jardin, une arme automatique sous l’aisselle. Il ne vit pas l’ombre qui rampait jusqu’à la pile de bûches. Le garde sentit une présence dans son dos mais, engoncé dans sa minerve et son transat, se retourna trop tard : la matraque percuta violemment sa tempe. Une main se plaqua sur sa bouche tandis qu’il vacillait. Frei bascula du fauteuil, la tête pleine d’étoiles, au moment où on le tirait vers les rondins. L’homme voulut se redresser, mais la pointe effilée d’un couteau se ficha sous sa paupière, entaillant la peau fine.
— Un geste, un mot plus haut que l’autre et je te crève l’œil et ta putain de cervelle…
Allongé sur son corps cotonneux, Calderón le fixait avec des yeux de dingue.
— Ils sont combien à l’intérieur ? murmura-t-il, tout près de son visage.
La pointe du couteau perçait sa paupière inférieure. Sur la terrasse, Pina et Gomez n’avaient rien vu.
— Une douzaine, répondit Frei, cloué à terre. Je sais pas exactement…
— Tous armés ?
— Non… Y a un civil… Un médecin.