— L’Indienne est là ?
Frei fit signe que oui.
— Elle est où ? Dans quelle pièce ?
— Je sais pas… Je suis de garde… J’ai rien vu.
Rubén redressa la tête, évalua rapidement la topographie du lieu. Les deux types gobaient les mouches sur la terrasse, qu’on devinait à peine sous les branches. C’était une vieille maison en bois peint montée sur pilotis, flanquée de hautes fenêtres vitrées. L’une d’elles avait les rideaux tirés. Frei fit l’erreur de croire que Calderón était distrait : il saisit le poignet du détective, bien décidé à rouler avec lui sur le tapis d’épines, mais la lame s’enfonça aussitôt. Un coup brusque, porté avec le poids du corps. Frei gémit dans la main de Rubén, crispée sur sa bouche pour étouffer ses râles. L’acier glissa sous son œil comme dans du beurre, déversant un flot rouge et continu, avant d’atteindre le cerveau. L’homme émit un dernier soubresaut et expira.
Rubén respirait par saccades. Il essuya grossièrement la lame sur la veste du mort, laissa le corps derrière les rondins et rampa vers Anita, l’adrénaline en phase combustion : des cris affreux perçaient depuis la maison.
La blonde guettait son retour sous les feuillages.
— Alors ?
— Ils sont une douzaine. Tu vas passer par-derrière, annonça-t-il. Contourne la maison par la jungle et tiens-toi prête. Tu as combien de chargeurs ?
— Trois, répondit-elle.
— O.K. Dès que tu entends les premiers coups de feu, tu les prends à revers et tu tires dans le tas.
Anita grimaça sous les frondaisons.
— C’est ça, ton plan ?
— Ils sont en train de la torturer, feula Rubén. Fais diversion, je m’occupe du reste.
Son visage était pâle à l’ombre des branches, ses yeux d’un vide cosmique.
— Tu ne voudrais pas m’embrasser avant que je meure ? demanda Anita.
— Tu ne mourras pas.
— Au cas où.
Elle sourit de toutes ses forces mais ses mains tremblaient. Rubén déposa un baiser sur ses lèvres.
— Tu ne mourras pas, O.K. ?
— O.K. Et s’ils te descendent ?
Il haussa les sourcils.
— Alors on aura tout raté…
La blonde au visage asymétrique souffla sur sa frange. Le stress lui ramollissait les muscles, son uniforme était trempé de sueur. Rubén regarda sa montre.
— Tu as cinq minutes, querida.
Anita chassa la peur qui la tétanisait, eut un dernier regard pour l’homme qu’elle aimait et, sans un mot de plus, fila à couvert.
Rubén approcha à pas de loup. Les gardes semblaient discuter sur la terrasse ombragée. Les pins étaient trop distants de la maison pour espérer se cacher derrière les troncs ou les fourrés. Anita aurait plus de chances à revers — la jungle s’étendait probablement jusqu’à l’autre rive, où attendait l’hydravion. Trois minutes s’étaient écoulées. Un nouveau cri perça depuis l’aile gauche de la maison, supplantant le bourdonnement des insectes ; Rubén serra plus fort la crosse du revolver. Au moins dix hommes armés : attaquer la maison en plein jour, c’était de la folie.
Assis sur une chaise de jardin, Gomez regardait passer les branches mortes, un pistolet-mitrailleur sur les genoux. Les cris dans la chambre avaient cessé — les prisonniers n’étaient pas à la fête. Pina partit écouter la radio à l’intérieur. Ils s’adressaient des signes à travers la porte vitrée — ouais, vivement qu’ils se taillent de ce maudit nid à moustiques… Gomez recula sur son pliant quand des éclats de bois explosèrent à quelques centimètres de sa tête. Une détonation, qui venait de la gauche. Il bondit, braqua son automatique en refluant vers la maison — putain, on leur tirait dessus ! — et reçut l’impact en pleine poitrine.
Pina arrosa le jardin en donnant l’alerte. D’autres détonations claquèrent alors, de l’autre côté de la maison. Ils étaient pris entre deux feux. Parise surgit le premier dans la cuisine et lança des ordres brefs à ses hommes qui se ruaient hors de la chambre.
— Magnez-vous, nom de Dieu !
Le Picador et le Toro se postèrent aux fenêtres, tirèrent quelques coups au jugé pendant que Parise évacuait le général vers la salle de bains. Le Toro jurait dans sa barbe, accroupi sous la vitre — même pas eu le temps de s’enfiler l’Indienne : il l’avait laissée la chatte à l’air et lui débandait à peine. Etcheverry passa un œil par la lucarne du vestibule, aperçut la silhouette d’une flic à une dizaine de mètres, calée derrière le chêne qui bordait la maison : les balles qu’elle tirait traversaient les vitres et la porte, fusaient en sifflant dans la cuisine. Trajectoire mortelle. Pina gémit de douleur et s’arc-bouta sur sa cuisse, d’où giclait un sang vermeil. Parise évalua la situation. La flic allait les descendre comme des lapins s’ils sortaient par l’arrière. Il fallait tenter une contre-attaque côté est. Etcheverry courba l’échine et adressa un signe au chauve qui envoyait des rafales au petit bonheur, la carcasse arc-boutée sous la fenêtre. Les coups de feu de la flic cessèrent un instant. Parise s’ébroua. Elle était en train de recharger.
— Vamos ! cria-t-il à ses hommes. Vamos !
Le Toro et son compère jaillirent par la porte qui donnait sur le jardin. Ils allaient labourer le grand chêne au pistolet-mitrailleur quand une vision les stoppa net. La flic se tenait genoux à terre, les mains derrière la nuque, le Glock de Del Piro vissé sur ses cheveux blonds. Le pilote l’avait prise à revers…
Rubén avait couru vers l’aile ouest de la maison dès le début de la fusillade. Il atteignit la porte-fenêtre sans essuyer de tir, fit sauter la serrure d’un coup de pied, envoya balader tringles et rideaux, et braqua le Colt sur la pièce, le cerveau chauffé à blanc. Il vit d’abord le cadavre de Miguel, une étrange banderille fichée dans le dos, puis Jana, écartelée sur le madrier. Elle était nue, le visage barbouillé de sang, vivante.
— Rubén…
Le nez était cassé, son corps poisseux mais elle vivait : il dégaina son couteau, le revolver pointé vers la porte entrouverte, plongea la lame sur les liens qui l’entravaient sans cesser de surveiller le couloir, quatre coups rageurs qui la libérèrent. Les détonations avaient cessé dans les pièces voisines ; Rubén saisit Jana comme un bouquet de peur, la hissa sur ses pieds.
— Tu peux courir ?
Ses membres étaient ankylosés, Jana tenait à peine debout.
— Oui… Oui.
Ils tremblaient tous les deux.
— Va-t’en, souffla-t-il. Va-t’en vite.
Leurs cœurs battaient comme au bout d’un canon. Une tête apparut dans le couloir, à l’angle du mur qui donnait sur la chambre de torture, le docteur Fillol, visiblement déboussolé par la fusillade.
— Attention ! hurla une voix dans son dos.
Fillol porta aussitôt la main à sa bouche, mais il n’avait plus de bouche ; la moitié de la mâchoire inférieure avait été emportée par la balle du Colt, pulvérisant molaires et incisives. Le doigt sur la détente, Rubén poussa Jana vers la porte éventrée.
— Il y a un bateau à trois cents mètres, sur la rive, lui lança-t-il fiévreusement. Fonce, je te rejoins.
Jana était nue, sans arme, un filet de sang s’échappant de son nez blessé. Rubén ramassa son treillis à terre, son tee-shirt, et les colla entre ses mains.
— Putain, Jana, CASSE-TOI !
Une balle fusa près d’eux, qui perfora le bois du madrier. La Mapuche croisa une dernière fois son regard électrique, et détala à travers les rideaux qu’un courant d’air soulevait. Rubén tira trois balles vers le couloir pour couvrir sa fuite, vit Jana courir comme un cabri entre les pins, reprit espoir. Une odeur de poudre volait dans la pièce. Il recula sur les débris de verre, s’apprêtait à foncer à son tour vers le jardin mais un cri de femme l’arrêta.