— Rubén ! Rubén !
C’était la voix d’Anita.
— Lâche ton arme ! tonna une voix depuis le couloir. Lâche ton arme ou je la bute !
Les tueurs l’avaient prise en otage. Le détective pesta dans sa barbe, la main crispée sur le Colt.45. L’un d’eux chercherait à parlementer pendant que les autres contourneraient la maison. Plus de couverture, plus de fuite possible, ce n’était qu’une question de secondes.
— Lâche ton arme ou je la flingue ! réitéra la voix.
Etcheverry apparut à l’angle du couloir, protégé par son bouclier humain : Anita levait les bras, terrorisée, le canon d’un Glock contre la tempe.
— Je lui fais sauter la tête ! menaça Etcheverry. (Il avança d’un mètre, le pistolet toujours vissé sur son crâne.) Lâche ton arme, tu entends, Calderón !
Le tueur dépassait Anita d’une demi-tête. Les autres se terraient derrière le mur, près de la salle de bains. Rubén serra son calibre — trop tard pour déguerpir, il entendait des pas se rapprocher dans son dos, au moins deux hommes qui bloquaient maintenant toute retraite. Il bondit vers le couloir, croisa dans une fraction de seconde le regard apeuré de son amie d’enfance, et lui tira dessus à bout portant.
Touchée de plein fouet, Anita recula contre Etcheverry, le doigt encore posé sur la queue de détente. Seconde fatale pour regards frontaux. La balle de.45 avait perforé l’épaule de la blonde avant de ressortir au-dessus de l’omoplate et de continuer sa course meurtrière : Etcheverry reçut l’acier en plein cœur. Un rictus de surprise traversa son visage ; il eut un dernier soupir tandis que la flic s’écroulait à ses pieds, et glissa avec elle contre le mur du couloir. Accourant à revers, Parise fit feu depuis les débris de la porte-fenêtre. Rubén sauta par-dessus les corps à terre, se jeta contre le mur opposé et vida son chargeur sur les cibles mouvantes : Fillol, qui titubait à hauteur de la cuisine en tenant les restes de sa mâchoire, fut projeté contre l’évier. Le garde du corps d’Ardiles, l’estomac transpercé, arrosa le parquet de son fusil-mitrailleur. Des esquilles giclèrent dans un nuage de poudre ; plaqué contre le mur de la salle de bains, Pina traînait la jambe — la flic l’avait touché un peu plus tôt. Rubén fit feu au milieu du chaos : la dernière balle du.45 fracassa l’arcade sourcilière du tueur. L’adrénaline brûlait dans ses veines. Rubén se redressa, tira son couteau et sentit le danger sur sa gauche. Il chercha l’ennemi en un éclair, le repéra à dix heures et planta la lame dans le même mouvement. Le général Ardiles guettait près de la salle de bains, un Browning à la main : l’acier s’enfonça dans son bras jusqu’à l’os.
Rubén ressortait la lame, les yeux luisant de haine, quand une décharge de cinquante mille volts l’électrisa.
13
Le Taser XREP pouvait propulser des petites cartouches à effet paralysant jusqu’à cinquante mètres. À bout portant, l’arrêt cardiaque était possible : Calderón avait le cœur solide. Il se convulsait sur le sol jonché de cadavres, le cerveau grillé par le choc électrique. Parise renifla, arme au poing. Del Piro avançait vers lui, comme sur un terrain de mines.
— Rattrape la fille, lança-t-il au pilote. Liquide-la et retrouve-nous à l’hydravion. Le Toro, tu sécurises la zone. Toi, fit-il en se tournant vers son compère, occupe-toi de Calderón et tires-en le maximum. Tu as dix minutes. Je m’occupe du général.
— O.K., chef !
L’odeur de poudre retombait dans la maison. Les semelles des tueurs craquèrent sur les éclats de verre et les douilles répandues là. Le Picador traîna le corps tétanisé de Calderón vers la chambre tandis que Parise évaluait les dégâts. Six corps gisaient à terre, un sur la terrasse, quatre dans le couloir, un autre dans la cuisine. Morts, ou agonisants. Des giclées de sang et des bouts de chair mouchetaient un angle de porte et les murs, troués d’impacts de balles. Etcheverry ne bougeait plus, affalé contre la cloison de bois. La flic qui accompagnait Calderón, en revanche, respirait toujours : elle gémissait au milieu du couloir, à demi inconsciente, un trou noir au-dessus du cœur. Parise éloigna les armes sur le sol, enjamba les corps et vint au chevet du boss. Ardiles se tenait accroupi dans l’embrasure de la salle de bains, pâle comme un linge.
— Ça va aller, général ?
Il avait une méchante plaie à l’avant-bras, qu’il serrait contre lui comme pour le protéger.
— Non, dit-il, les yeux injectés de sang. Non…
La lame avait fissuré l’os. Parise passa sa main sur son visage en nage, rangea son Taser. Ardiles perdait du sang, son ami médecin faisait des bulles devant l’évier de la cuisine, la mâchoire démanchée parmi les débris de verre.
— Je vais colmater ça, dit-il.
Parise fouilla dans la pharmacie de la salle de bains, trouva compresses et désinfectants. Parer au plus pressé, se débarrasser des corps, prendre la fuite avant qu’on leur tombe dessus. Calderón les avait pistés jusqu’à la maison du delta, une flic était sur le coup, il y en avait peut-être d’autres. Il faudrait jeter les cadavres dans le courant, peut-être mettre le feu à la baraque. L’hydravion était sur l’autre rive, à cinq minutes de marche… Le vieux général grimaçait tandis qu’il nettoyait la plaie.
— Vous allez rejoindre l’appareil au plus vite, monsieur, annonça Parise en déballant les compresses. Il ne faut pas rester là.
L’entaille était nette. Le sang coulait toujours et le vieillard donnait des signes de faiblesse.
— Vous allez tenir le coup ?
— Oui… Oui.
— Il va falloir vous recoudre. On verra ça au monastère, pas avant je le crains.
— Où est le docteur Fillol ? réalisa Ardiles.
— Désolé, monsieur, il a été tué dans la fusillade.
Parise posa une compresse sur la plaie, la fixa autour du bras avec de l’adhésif. Ardiles serra les dents, ne pensant plus qu’à quitter cette maison. Le Toro revint alors de son inspection, le costume couvert d’épines et de pollen.
— Je suis tombé sur un vieux planqué dans une barque, un peu plus loin sur la rive ! lança-t-il comme au rapport. C’est lui qu’a trimballé Calderón et la flic. Le vieux m’a dit qu’ils étaient seuls, ajouta le gros homme en reprenant son souffle. S’il y avait d’autres flics, ils seraient là !
— O.K. Et le type dans la barque ?
— Aux poissons.
Parise saisit le coude valide du boss pour l’aider à se relever.
— O.K., dit-il. Va voir où en est ton binôme pendant que j’amène le général à l’hydravion. Faites cracher ce qu’il sait à Calderón et tuez-le. On se retrouve au ponton dans dix minutes. Exécution !
Le Toro opina machinalement, enjamba le cadavre d’Etcheverry et disparut vers la chambre. Parise soutenait Ardiles, le polo rose imbibé de sang.
— Vous pouvez marcher ?
— Oui, s’agaça le militaire.
— Dans ce cas, allez-y, je vous rejoins.
Il laissa le général déambuler parmi les morts, vérifia le chargeur de son Glock et se tourna vers la blonde à terre.
Anita reprenait connaissance après le chaos de la fusillade. La balle de Rubén l’avait traversée sans toucher d’organe vital, mais une douleur vive irradiait son épaule. Le couloir où elle gisait puait l’hémoglobine, la poudre, et un grand froid s’immisçait dans son corps engourdi. Elle tenta de se redresser mais le choc hydrostatique l’avait clouée au sol. Elle frémit en voyant le géant chauve approcher. Une sale gueule et une impression de vide qui la poussèrent à agir. Anita étendit son bras droit en quête d’une arme, mais ne trouva que sang et poussière… Parise jaugea brièvement la blonde répandue à ses pieds.