Выбрать главу

— Les flics arrivent, souffla-t-elle pour l’éloigner.

— C’est pas eux qui vont te sauver, ma vieille, dit-il en relevant le chien.

L’inspectrice eut un réflexe de défense, en vain : le canon du Glock visait la tête.

— Sale con, le maudit-elle entre ses dents.

Anita n’eut pas de dernière pensée pour Rubén, prisonnier dans la chambre voisine, ni pour son chat qui l’attendait ou les hommes qu’elle avait aimés : Parise lui logea une balle en plein visage.

Anita expira au milieu du couloir, les yeux grands ouverts.

*

Des douilles parsemaient le parquet vermoulu de la chambre de torture. La porte-fenêtre était à demi fracassée, les rideaux voletaient dans les courants d’air, laissant filtrer la lumière du soleil.

Le Picador avait attaché Calderón au madrier, dans la même position que le trav’, poupée sanglante qui gisait à deux pas de là.

— Tu te réveilles, Cendrillon ? fit l’ignare.

Rubén reprenait ses esprits, le ventre accolé à la plaque de fer. La peur le saisit aussitôt : une peur d’enfant, qui lui revenait de l’enfer. De l’ESMA, el Turco et les autres. Il ne savait pas si Jana avait réussi à s’échapper, s’ils l’avaient tuée, où était Anita : ses muscles étaient douloureux après le choc électrique, des liens l’entravaient et un type au visage émacié fouillait dans une mallette, posée sur la table voisine. Il vit la picana et sa gorge se serra.

Le Toro entra alors dans la pièce, le front perlé de sueur après sa course autour de la maison.

— On a dix minutes ! annonça-t-il.

Le Picador triait ses ustensiles, un œil sur sa future victime — un dur à cuire, hein ?… Il choisit une banderille pendant que son acolyte déchirait la chemise du prisonnier, une pointe de petite taille d’abord, pour le mettre en condition. Il prit position au-dessus du dos nu, se concentra sur les muscles qui saillaient sous les petits os, choisit le point d’impact. Rubén tira sur ses liens, un effort désespéré, inutile : d’une flexion, le tueur enfonça la banderille dans sa colonne vertébrale. La douleur, fulgurante, lui coupa le souffle. La pointe aiguisée s’était fichée entre deux vertèbres, le clouant littéralement à la plaque de fer. Rubén happa l’air, le cerveau en panique, mais la vie semblait s’enfuir.

— Alors, dandy de mes deux, on fait moins le malin, se réjouit le Toro.

Rubén sentit son haleine fétide, comme un relent d’abattoir.

— Tu vas nous dire tout ce que tu sais, professa-t-il, et plus vite que ça. D’où tu sors le document sur Campallo ? Hein ?

— Va… te faire foutre.

— Ha, ha, ha !

Le Picador appliqua les pinces de la picana aux oreilles du détective. L’engin était rudimentaire, une dynamo électrique manuelle avec générateur portatif, mais les dégâts causés aux parties rattachées étaient irrémédiables. Le Toro jubilait : Calderón était là, épinglé comme un papillon sur la plaque.

— On va voir ce que tu as dans le ventre, mon mignon…

*

Jana avait décampé sans penser à autre chose que courir. Elle avait vu ce qu’ils avaient fait à Miguel, ce que le Toro lui aurait fait si Rubén ne l’avait pas tirée de là. Elle courait droit devant mais le monde hurlait autour d’elle. La Mapuche ne sentait pas les entailles sous ses pieds, ni le sang qui coulait de son nez blessé, ni les branches qui la cinglaient : la corne était épaisse et la peur la rendait véloce.

Elle s’était jetée à corps perdu dans la jungle, serrant ses vêtements entre ses bras. Des coups de feu avaient retenti dans son dos, une brève fusillade, elle ne savait pas ce qui s’était passé, s’il s’était échappé lui aussi — Rubén, Rubén, son cœur cognait comme un oiseau contre des vitres. Il était resté en arrière, dans la maison de cauchemar. Elle brassait la mêlée de plantes grasses et de ronces qui s’accrochait à sa peau, le sang gouttait dans son cou, sur son torse, et puis l’angoisse, les pensées sauvages qui la traversaient, l’asphyxiaient, Jana fonçait droit devant mais ses poumons manquaient d’air. Elle s’arrêta, à bout de souffle, enfila son tee-shirt et son treillis. Les oiseaux s’étaient tus, son pouls battait contre ses tempes. Son corps entier ruisselait. Elle tourna la tête dans toutes les directions, perdue. Il faisait sombre sous le toit de verdure, elle ne savait pas où se situait le canal, si elle était dans la bonne direction. Vite, se ressaisir. Une barque le long du rivage, avait dit Rubén : cela laissait supposer qu’elle se trouvait sur une île. La Mapuche eut à peine le temps d’essuyer le sang tiède qui coulait sur sa bouche : des bruits de machette se firent entendre, supplantant le bourdonnement des insectes. Quelqu’un la pistait. Quelqu’un qui ne pouvait pas être Rubén… Jana serra les dents et fila sur sa gauche.

Les lianes et les branches griffaient sa peau, les racines la faisaient trébucher, elle bondissait pourtant sur le terrain accidenté, échappait aux pièges dressés pour la perdre. Elle étouffa un cri en traversant un mur de ronces, aplatit des nids de fougères, la corne de ses pieds comme des semelles de sang, trébucha encore, se rattrapa aux branches, puis soudain le paysage se transforma.

Quelques pins géants bordaient la rive, inondée de soleil. Jana ventila ses poumons au supplice. Les épines des pins étaient plus douces sous ses pieds meurtris, des oiseaux noirs rasaient l’horizon mais le monde était toujours hostile. Le sang coulait toujours à gros bouillons de son nez cassé, et les coups de machette se rapprochaient à l’orée du bois. Ajoncs et nénuphars se poussaient des coudes le long du rivage ; Jana courut vers le champ de fleurs aquatiques et les roseaux qui ballaient mollement. L’eau, couleur terre, s’échouait à petites vaguelettes sur le bout de plage. La Mapuche escalada un petit rocher, se glissa dans l’eau fraîche et, sans bruit, se cacha entre les roseaux…

Del Piro s’extirpait de la jungle, le coupe-coupe à la main. Des gouttes de sang égrainaient le parcours de la fugitive, jusqu’à ce terrain découvert clairsemé de grands pins. Aucune silhouette en vue : la piste était pourtant fraîche. Del Piro marcha vers le rivage, la joue couverte de griffures, repoussa le talkie-walkie pour caler la machette à sa ceinture et saisit son Glock : l’Indienne était là, quelque part…

— Tu te caches où, petite pute ? murmura-t-il dans le vide.

Del Piro serra la crosse dans sa paume moite, les sens aux aguets, ne capta que le clapotis des vaguelettes. Quelques cris d’oiseaux au loin dérangèrent le silence : il scruta la surface de l’eau à la recherche d’une tête qui émergerait, mais le canal était lisse, sans écume… Le pilote approcha des roseaux, le doigt sur la détente — oui, la fugitive était là, quelque part…

Jana s’était laissée couler à pic ; l’eau trouble et les nénuphars la protégeraient mais, en apnée, elle ne tiendrait pas plus de deux minutes. Les pas du tueur stoppèrent devant le lit de vase. Les lentilles ondulaient à la surface. Del Piro observa le petit champ d’ajoncs, l’eau brune qui courait jusqu’à ses chaussures. Les roseaux pliaient doucement sous la brise, le soleil brillait dans le ciel limpide : l’homme se pencha, intrigué par le mince filet coloré qui s’écoulait des ajoncs. Un petit nuage rouge qui, emporté par le courant, se dissolvait dans l’eau saumâtre… Il sourit : l’Indienne était là, qui pissait le sang.