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— Sans sépulture, il serait maudit. Je suppose qu’il ne le mérite pas, n’est-ce pas ? Même si sa mort, alors qu’il était encore presque un enfant, signifie sans doute que Dieu n’avait pas de grands projets pour lui. Non, ne t’inquiète pas. On l’a remis en terre. Au bord du chemin qui mène à Damas. Là où se trouvent les tombes des étrangers et des larrons.

Joseph était incapable de répondre. Il songeait à Miryem. Il lui semblait soudain que chacun des mots qu’il lui avait dits était un mensonge.

Gueouél était assez perspicace pour deviner sa pensée.

— Il serait judicieux que tu ne revoies plus cette fille. Sa santé n’est pas en danger, seulement son esprit. Elle n’a plus besoin de toi, et de nouvelles visites aux quartiers des femmes troubleraient nos frères.

13.

Miryem écoutait les bruits légers des allées et venues dans la maison, le murmure des femmes, parfois même leurs rires. Vibrant à travers les murs, résonnaient les coups réguliers du pilon qui réduisait les grains de seigle et d’orge en farine. Ils ressemblaient aux battements d’un cœur paisible et puissant.

Elle eut envie de se lever, de rejoindre les servantes et d’aider aux travaux. Elle n’éprouvait plus de fatigue. Sa faiblesse ne provenait que du peu de nourriture qu’elle avait avalé depuis quelques jours. Cependant, sa colère était encore immense.

Elle ne se résolvait pas à accepter les mots prononcés par Joseph. La seule pensée du corps d’Abdias sous la terre lui mettait le cœur en feu. Elle devait serrer les poings pour ne pas crier.

En outre, il lui restait assez de raison pour sentir qu’elle n’était pas la bienvenue dans cette communauté. Le regard du frère qui accompagnait Joseph le lui avait clairement fait comprendre. La sagesse lui conseillait de réunir ses forces et sa volonté afin de quitter Beth Zabdaï et de rejoindre son père, comme elle l’avait décidé à Magdala.

Seulement, cette pensée ravivait sa colère. Partir, quitter cette maison et Damas, c’était pour de bon abandonner Abdias, s’éloigner de son âme et peut-être même avancer vers l’oubli.

— Cette fois, es-tu vraiment réveillée ?

Miryem sursauta et se retourna. Debout près de son lit se tenait une femme à laquelle on eût été bien en peine de donner un âge. Ses cheveux étaient blancs comme neige, des centaines de rides fines jouaient autour de son sourire et de ses paupières. Pourtant, sa peau paraissait aussi fraîche que celle d’une jeune femme. Ses yeux, très clairs, brillaient d’intelligence et peut-être de ruse.

— Réveillée et très en colère, ajouta-t-elle en entrant dans la pièce.

Miryem s’assit sur la couche. La surprise la rendait muette. Elle ne parvenait pas à deviner si l’inconnue se moquait d’elle avec méchanceté ou l’approchait avec gentillesse.

La femme hésitait également. Elle considéra Miryem, les sourcils arqués, les lèvres arrondies en une moue.

— Etre en colère le ventre vide, ce n’est pas bon. Miryem se leva sans précaution. La tête lui tourna, elle dut se rasseoir et s’appuyer des deux mains sur sa couche pour ne pas chanceler.

— C’est ce que je disais, marmonna la femme. Il est temps que tu manges au lieu de dormir.

Dans son dos, des servantes se pressaient sur le seuil, brûlant de curiosité. Miryem puisa dans son orgueil. Elle pointa le menton, grimaça un sourire.

— Je vais bien. Je vais me lever. Je vous remercie toutes…

— Pour sûr que tu peux nous remercier ! Comme si nous n’avions pas assez de travail sans qu’une pimbêche dans ton genre vienne nous gémir dans les oreilles.

Miryem ouvrit la bouche pour s’excuser, mais la tendresse répandue sur les traits de l’inconnue lui fit comprendre que c’était inutile.

— Je m’appelle Ruth, dit la femme. Et tu ne vas pas bien, non, pas encore.

Elle la saisit sous les bras et l’aida à se redresser. Malgré son appui, Miryem chancela.

— Eh bien, il est temps vraiment que l’on te requinque, ma fille, grommela Ruth.

— Il faut juste que je m’habitue…

D’un regard, Ruth réclama l’assistance d’une servante.

— Cesse de dire des bêtises. Je vais te nourrir et tu vas aimer ça. Notre cuisine est trop bonne pour que l’on fasse la fine bouche devant.

*

* *

Plus tard, alors que Miryem dégustait à petites bouchées une galette de sarrasin fourrée de fromage de chèvre qu’elle trempait dans une écuelle d’orge bouilli dans du jus de légumes, Ruth déclara :

— Cette maison n’est pas comme les autres. Il faut que tu en apprennes les règles.

— C’est inutile. Dès demain, je partirai chez mon père. Ruth fronça les sourcils. Elle demanda où demeurait son père. Quand Miryem lui eut expliqué qu’elle venait de Nazareth, dans les montagnes de Galilée, Ruth fit la moue.

— C’est une longue route pour une fille toute seule… Dans un geste inattendu, elle caressa le front de Miryem et glissa ses doigts usés dans la masse de sa chevelure. Miryem tressaillit, émue. Cela faisait longtemps qu’une femme ne l’avait caressée d’un geste empli de tendresse maternelle.

— Ote-toi cette idée de la tête, ma fille, reprit Ruth avec douceur. Tu ne nous quitteras pas demain. Le maître a ordonné que tu restes ici. Nous lui obéissons tous et toi aussi, tu vas lui obéir.

— Le maître ?

— Maître Joseph d’Arimathie. Qui d’autre serait le maître, ici ?

Miryem ne répliqua pas. Elle savait que l’on appelait Joseph ainsi. Même à Magdala, certaines femmes le désignaient sous ce titre respectueux. Et, de toute évidence, ici, à Beth Zabdaï, Joseph était un homme différent de celui qu’elle avait connu à Nazareth et qui l’avait conduite chez Rachel.

— Je dois aller sur la tombe d’Abdias, dans le cimetière. Je dois aller lui dire au revoir, chanter les prières, dit-elle.

Ruth parut surprise, puis inquiète.

— Non ! Tu ne le peux pas. Tu n’es pas en état de jeûner. Il faut que tu manges… Le maître le veut !

Ses joues rosissaient, elle parlait précipitamment.

— Y a-t-il des frères sur sa tombe ? insista Miryem. Sinon, je dois y aller. Abdias n’a que moi pour l’accompagner chez les morts.

— Ne t’inquiète pas. Les hommes de cette maison font leur devoir. C’est pas à nous, les femmes, de le faire à leur place. Toi, tu dois manger.

Le vacarme des pilons résonna derrière elles, les réduisant au silence un instant. Le réfectoire des femmes était tout en longueur et bas de plafond. Sur les côtés étaient alignés des sacs et des couffins contenant les fruits et les légumes séchés, ainsi que des sortes de bancs troués soutenant des jarres d’huile. Le mur du fond s’ouvrait en grand sur les mortiers, les billots et le foyer de la cuisine, où des braises rougeoyaient en permanence.

Quelques servantes broyaient les grains pour la farine sur une pierre à l’aide d’une masse en bois d’olivier, tandis que quatre femmes pétrissaient et étiraient la pâte des galettes. De temps en temps, elles relevaient le front et jetaient des regards curieux vers Miryem.

Dolente, rassasiée, celle-ci achevait son écuelle. Ruth s’empressa de la remplir à nouveau.

— Tu es bien trop maigre. Il faut t’arrondir si tu veux plaire aux hommes.

C’était dit avec tendresse, ainsi que ces choses sont dites, toujours, entre une aînée et une cadette. Ruth fut stupéfiée par la raideur de Miryem, par la violence de son ton et la dureté de son regard :

— Comment peut-on désirer qu’un homme pose ses regards sur vous quand on sait combien ceux qui vivent ici nous détestent ?

Ruth jeta un coup d’œil prudent vers la cuisine.

— Les frères esséniens ne nous détestent pas. Ils nous craignent.

— Nous craindre ? Et pourquoi ?

— Ils craignent ce qui fait de nous des femmes. Notre ventre et notre sang.