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Butant de-ci, de-là, elle finit par trouver la murette ceinturant le bac. Elle la franchit maladroitement, piétina les grains qui se mirent aussitôt à couler sous ses pieds, près de l’ensevelir. Affolée, désorientée, elle chercha la trappe un moment. Ses doigts heurtèrent enfin le bois du volet et le métal de la serrure, qui ne s’actionnait que de l’intérieur.

Elle soupira de soulagement, tâtonna encore pour déverrouiller le mécanisme d’ouverture qui n’avait pas été actionné depuis des mois. Il lui sembla provoquer un vacarme propre à réveiller tout le quartier des femmes.

Les gonds grincèrent enfin. Le cœur battant à tout rompre, Ruth inspira une grande bouffée d’air. Elle songea qu’elle était folle. Qu’allait-il lui arriver quand on découvrirait ce qu’elle avait fait ? Car on le découvrirait. Rien, dans cette maison, ne demeurait secret. Et jamais, de toutes les années qu’elle y avait vécues, elle ne s’était livrée à pareille désobéissance.

Terrifiée par son audace, elle glissa le buste dans la lucarne, juste assez grande pour elle. Après l’obscurité absolue, la clarté de la demi-lune lui parut diffuser une lumière à peine réelle, mais si violente qu’elle distinguait les plus menus détails alentour.

La trappe s’avéra être plus loin du sol que Ruth ne l’aurait cru. Avec l’âge, elle avait perdu sa souplesse et son agilité. Serrant les mâchoires, le souffle court, elle agrippa le rebord du mur et bascula en avant. La trappe retomba brutalement et elle s’affala avec un petit cri.

Elle était tombée dans une position si grotesque que, à un autre moment, elle en aurait ri. Par chance, la couverture qui lui serrait la taille avait amorti le choc et le chemin était désert.

Elle se remit debout en maugréant. Le balluchon avait roulé sous elle, les galettes s’étaient brisées et éparpillées sur le sol. Elle en ramassa quelques morceaux qui ne paraissaient pas souillés avant de s’écarter de la maison pour rejoindre le sentier conduisant au village.

Tout n’était qu’ombres et bruits étranges. Comme s’ils étaient vivants, les choses, les arbres, les pierres du chemin changeaient subtilement de contour tandis qu’elle avançait. Ruth savait que c’était là l’effet de la lune, mais elle n’était plus accoutumée aux illusions de la nuit. Les années ne se comptaient plus depuis la dernière fois qu’elle avait marché ainsi, à l’heure où les démons se jouent de vous.

Elle murmura le nom du Tout-Puissant, réclama Son pardon et Le supplia une fois encore de retenir la fille de Nazareth sur la tombe du am-ha-aretz.

Elle y était.

Ruth ne l’aperçut pas d’emblée. Elle se confondait avec les arbustes espacés entre de mauvaises tombes privées d’une pierre ou d’un quelconque signe indiquant le nom du mort qu’elles abritaient. Puis Miryem eut un léger balancement. La lune éclaira sa tunique déchirée sous sa chevelure défaite et lourde de terre.

Ruth laissa son souffle s’apaiser avant de s’approcher. Son cœur battait si fort qu’elle crut que Miryem allait l’entendre.

Mais la fille de Nazareth ne parut pas se rendre compte d’une présence à côté d’elle. Ruth retint son désir de la prendre dans ses bras.

— C’est moi, Ruth, murmura-t-elle seulement.

— Si tu viens me demander de rentrer, tu ferais mieux de retourner te coucher.

Les mots de Miryem étaient si tranchants que Ruth recula d’un pas.

— Je croyais que tu ne m’avais pas entendue, chuchota-t-elle.

— Si tu es venue faire le deuil d’Abdias avec moi, tu es la bienvenue. Sinon, tu peux repartir, répéta Miryem tout aussi durement.

Ruth dénoua la couverture de ses reins, la déposa sur le sol, se défit de la gourde de lait et s’accroupit.

— Non, je ne suis pas venue pour te faire rentrer. Je le voudrais que ce serait impossible. La porte est close pour la nuit. Moi aussi, je dois attendre demain. Si jamais ils me laissent revenir.

Elle attendit que Miryem réagisse, mais comme pas un mot ne franchissait ses lèvres, elle ajouta :

— J’ai apporté du lait et une couverture. L’aube sera fraîche. J’avais aussi des galettes, mais je suis tombée et elles se sont brisées.

A présent, elle en souriait. Mais Miryem, sans tourner la tête, déclara :

— Je fais le jeûne. Je n’ai pas besoin de ta nourriture.

— Boire du lait n’est pas interdit pendant le deuil. La couverture non plus. Et, dans ton état, jeûner est stupide.

De nouveau, Miryem ne répliqua pas. Le silence, autour d’elles, était parcouru de jacassements, de frottements, des frôlements de la brise et des stridulations des insectes. Ruth s’assit sur le sol, essaya de trouver une position à peu près confortable.

Elle avait peur. C’était plus fort qu’elle. Sentir toutes ces tombes autour d’elle, ces morts qui n’avaient pas été bénis par les rabbis, la terrifiait. Elle osait à peine tourner la tête, de crainte de voir surgir un monstre. Cette seule pensée lui donnait la chair de poule. Il fallait être cette fille de Nazareth pour ne pas trembler de peur au cœur de ce silence plein de bruits.

— Je ne sais pas si je suis venue faire le deuil avec toi, soupira-t-elle. Je n’aime pas ça, faire le deuil. Mais je ne pouvais pas te laisser toute seule dehors.

Elle espérait que Miryem allait lui demander pourquoi, mais aucune question ne vint. Pour que le silence ne dure pas, elle dit, presque machinalement :

— Bois un peu de lait, au moins. Cela te donnera la force d’attendre le matin. Et aussi de lutter contre le froid…

Elle n’acheva pas sa phrase. Maintenant qu’elle avait entendu la voix nette et dure de Miryem, ses conseils lui paraissaient inutiles et même légèrement ridicules. La fille de Nazareth savait ce qu’elle voulait et faisait. Elle n’avait pas besoin de sermon.

Ruth serra les dents et les poings, guettant les bruits au cœur du silence. Cela dura longtemps. Ni l’une ni l’autre ne bougeaient, les muscles des cuisses et des reins gagnés par l’engourdissement. Il semblait que, de temps à autre, les lèvres de Miryem bougeaient, comme si elle murmurait une prière. Ou des paroles. A moins que ce ne fût qu’un effet de la lumière de la lune à travers les feuillages du grand acacia qui les surplombait.

Soudain, Ruth saisit les coins de la couverture, la déploya et l’étendit sur les jambes de Miryem comme sur les siennes. Miryem ne protesta pas et ne la retira pas. Cela décida Ruth à parler.

— Je suis venue parce qu’il le fallait. A cause de maître Joseph. Pour te confier quelque chose. Tu dis que le maître est injuste, mais ce n’est pas vrai.

Le front baissé, elle considéra ses mains posées bien à plat sur la laine rêche qui couvrait ses jambes. De part et d’autre de son visage, sous les éclats intermittents de la lune, ses cheveux blancs brillaient comme de l’argent.

— J’ai eu un époux. Il travaillait le cuir. Avec une seule peau de chèvre il était capable de fabriquer une outre de deux boisseaux si parfaite qu’elle ne laissait pas transpirer une goutte d’eau au soleil de l’été. C’était un homme simple et doux. Son nom était Josué. Ma mère l’avait choisi pour moi sans que je le connaisse. J’avais juste l’âge des épousailles. Quatorze ans, peut-être quinze. Quand j’ai vu Josué pour la première fois, j’ai su que je pouvais l’aimer comme on doit aimer son époux. Durant dix-huit années nous avons été heureux et malheureux. Nous avons eu trois filles. Deux sont mortes avant les quatre mois de vie. L’autre est devenue grande et belle. Elle est morte aussi. C’est depuis ces jours-là que je n’aime pas faire le deuil. Mais il me restait mon Josué et je pensais qu’on aurait un autre enfant. On avait l’âge et on savait faire.

Elle eut envie de rire de sa propre plaisanterie. Le rire ne vint pas. À peine un sourire.