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— Un jour, Josué a décidé qu’il aimait l’Éternel plus que moi. Cela le prit comme un vent qui se lève et massacre un champ d’orge. Il est venu vivre dans cette maison. Les frères ont été longs à l’accepter. Ils n’acceptent pas facilement des nouveaux. Ils se méfient. Ils craignent qu’ils n’aient pas la force de devenir assez purs… Mais moi, j’ai été encore plus longue à vouloir le perdre. Chaque jour, je m’installais devant la porte de la maison. Je ne pouvais pas croire qu’il resterait, qu’il ne changerait pas d’avis. Le Tout-Puissant m’avait pris mes filles. Il ne pouvait pas me prendre mon Josué aussi. Quelle était ma faute ? Où était Sa justice ?

La voix de Ruth était à peine audible. Elle ne le voulait pas, mais les larmes perlaient à ses paupières. Il y avait si longtemps qu’elle n’avait pas tiré cette histoire de son cœur.

— Il ne m’est jamais revenu.

A travers l’épaisseur de la couverture, elle se frappa la cuisse de la paume de la main et respira fort pour repousser la boule dans sa gorge.

— Celui qui est venu vers moi, un jour, c’est maître Joseph. J’étais dans l’ombre du grand figuier à gauche de la maison. Je regardais la porte mais, à force de la regarder, je ne la voyais plus. Quand il s’est adressé à moi, j’ai eu aussi peur que si un scorpion me piquait les fesses.

Elle sourit à nouveau. C’était un peu exagéré, mais assez vrai, et d’y penser ainsi lui permettait de se sécher les yeux. Cela dut plaire à la fille de Nazareth, car elle demanda, de sa voix sèche :

— Que t’a-t-il dit ?

— Que mon Josué ne me reviendrait jamais car il avait choisi la voie des esséniens. Que cette voie lui interdisait de fréquenter son épouse comme avant. Que l’Eternel me pardonnerait si je voulais bien me considérer comme une femme sans époux. Que j’étais encore jeune et belle. Il me serait facile de trouver un homme bienheureux de m’aimer.

Comme il était étrange de prononcer de telles phrases aujourd’hui !

— J’aurais eu une pierre assez grosse sous la main, je lui aurais fracassé le crâne. Changer d’époux, et sans que ce soit une faute ! Il faut bien être un homme, sage ou pas, que le Tout-Puissant me pardonne ! pour avoir des idées pareilles. Une lune plus tard, j’étais toujours devant la maison. On entrait dans l’hiver. Il pleuvait et pleuvait. Les gens du village me donnaient de quoi manger, mais contre la pluie et le froid, ils ne pouvaient rien. Maître Joseph est venu une nouvelle fois devant moi. Cette fois, il m’a dit : « Tu vas mourir de froid à rester ici. Josué ne te reviendra pas. » J’ai répondu : « Alors, c’est moi qui reviendrai ici, chaque jour. Si l’Éternel veut que j’en meure, j’en mourrai, et tant mieux. » Il n’était pas content. Il est resté là un long moment sous la pluie à côté de moi, sans prononcer une parole. Puis d’un coup il m’a annoncé : « Tu peux entrer et considérer notre maison comme la tienne. Mais tu devras respecter nos règles et elles pourraient ne pas te plaire. Il te faudra devenir notre servante. » Ce n’était pas le pire ! J’en avais le souffle coupé. Maître Joseph a ajouté : « Au gré de tes travaux, tu verras ton époux aller et venir, mais lui, il ne te verra pas. Ce sera comme si tu n’étais pas là. Et tu ne pourras ni lui parler ni faire quoi que ce soit pour qu’il te revienne. Cela pourrait devenir pour toi une douleur plus grande que celle que tu portes aujourd’hui. » Je me suis dit tant pis. J’étais prête à tout pour être sous le même toit que Josué. Mais le maître a insisté : « Si la douleur est trop grande, tu devras partir. Ni Dieu ni moi ne te voulons du mal. » Il avait raison. C’était terrible de voir mon époux et de n’être qu’une ombre. Une plaie que tu retailles chaque jour. Pourtant je suis restée.

Elle se tut, le temps que s’apaise le feu qui brûlait encore sa poitrine.

— C’était il y a longtemps. Vingt années peut-être. J’ai eu mal et mal. J’ai supplié le Tout-Puissant de me laisser mourir. Parfois, la douleur était si grande que je ne pouvais plus bouger. Le maître venait me voir. Le plus souvent, il ne parlait pas. Il me prenait la main et s’asseyait un moment près de moi. Ce qui est contraire à la règle. Mais Gueouél n’était pas encore là. Et un jour il m’a dit : « Ton Josué est mort. Son corps est poussière, mais tous nos corps seront poussière. Son âme est éternelle. Elle vit près de Yhwh et je sais qu’elle vit près de toi. Ta maison est ici. Tu y vivras aussi longtemps que tu le souhaites, comme une sœur vit dans la maison de son frère. » Je n’ai pas pleuré. Je ne pouvais pas. Mais j’ai su que mon amour pour Josué était toujours aussi fort. Un jour, beaucoup plus tard, maître Joseph m’a dit : « La bonté et l’amour que l’on a dans le cœur n’ont pas toujours besoin de voir un visage pour exister et même pour recevoir à leur tour de l’amour. Vous, les femmes, vous avez le cœur plus ample et plus simple que le nôtre. Il vous faut faire moins d’efforts pour vouloir le bien de ceux que vous aimez. Vous êtes grandes pour cela et, bien que vous soyez nos servantes, je vous envie. Aussi longtemps que tu vivras, ton Josué sera avec toi. »

L’expression de Miryem changea, mais Ruth ne sut pas ce qu’elle devait en penser. Elle pouvait y lire la colère, la tristesse et même une sorte de dégoût. Ou c’était l’effet de lune.

Ruth éprouva le besoin d’ajouter :

— C’est après que j’ai compris le sens des mots de maître Joseph. Sur le moment, ce qui comptait, c’est qu’il m’ait dit : « Ton Josué ».

Elle se tut. Miryem avait tourné son visage vers elle, mais se taisait toujours. Sous ce regard, Ruth se sentit bizarrement embarrassée. Ce qu’il se passait dans la cervelle de cette fille, on ne parvenait jamais à le deviner ni même à le comprendre.

— Je te raconte mon histoire pour que tu cesses de te fâcher contre le maître. C’est le meilleur homme que la terre ait porté. Ce qu’il accomplit, en paroles comme en actes, nous fait du bien. Ce n’est pas sa faute si cette tombe n’est pas dans le cimetière. Il est le maître, mais il n’est pas seul à décider. Il peut faire beaucoup, mais pas des miracles. Moi aussi, j’ai voulu qu’il fasse un miracle pour mon Josué. Mais c’est le Tout-Puissant qui fait les miracles. C’est ainsi. Ce qui est sûr, c’est que le maître sait ce que nous ressentons, nous, les femmes. Il ne nous méprise pas. Et il t’aime beaucoup. Il ne peut pas le dire et le montrer dans la maison. À cause de la règle. Mais il te veut du bien. Et même, il attend quelque chose de toi.

Ruth fut surprise par ses propres mots. Il n’était pas dans ses habitudes de parler ainsi. Simplement, cette nuit, cela lui venait. Et elle avait besoin de les dire. Pas seulement pour rétablir la justice envers maître Joseph.

Elle fut stupéfiée par la question de Miryem :

— Ton Josué, depuis qu’il est mort, tu le vois ? Ruth hésita.

— En rêve, souvent. Mais plus depuis des années.

— Abdias, je le vois. Pourtant, je ne dors pas et j’ai les yeux ouverts. Je le vois et il me parle.

Un frisson parcourut l’échine de Ruth. Ses yeux scrutaient l’obscurité autour d’elles. Au cours de sa longue existence, elle avait entendu quantité d’histoires de ce genre. Des morts qui quittaient leurs tombes et erraient. Vraies ou fausses, elle les détestait. Surtout à les écouter assise sur une tombe, dans le noir, sur une terre qui n’était pas bénite par les rabbis !

— La faim te joue des tours, déclara-t-elle d’une voix aussi ferme que possible.

— Non, je ne le crois pas, répondit calmement Miryem. Ruth ferma les yeux. Mais quand elle les rouvrit, elle ne vit rien de plus qu’avant.

— Qu’est-ce qu’il te dit ? murmura-t-elle.

Miryem ne répondit pas, mais elle souriait. Un sourire aussi difficile à comprendre que sa colère.

— Ne me fais pas peur, la supplia Ruth. Je ne suis pas une femme courageuse. Je déteste la nuit et les ombres. Je déteste que tu voies des choses que je ne vois pas.