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Un jour, alors que Miryem était dans la maison depuis près d’un mois, un homme arriva en portant dans les bras un garçon de sept ou huit ans. L’enfant s’était brisé une jambe en tombant d’un arbre. Il hurlait de douleur et son père ne criait pas moins fort que lui sous l’effet de la peur.

Bien qu’il fût tard et près de la prière du crépuscule, Joseph vint au-devant d’eux. Il leur parla afin qu’ils s’apaisent, l’un autant que l’autre. Il leur assura que la cassure se soignerait bien et qu’avant la fin de l’année le gamin courrait à nouveau. Il réclama des planchettes de bois et des linges pour enserrer fermement la jambe du garçon dans une position propre à la réparation des os.

De ses doigts délicats, il palpa les chairs déjà enflées. L’enfant cria. Il s’évanouit lorsque, sans crier gare, Joseph tira sur sa jambe pour remettre les os brisés en place. Vint le moment de placer les planchettes. Tenant la jambe, Joseph demanda à Miryem de la masser doucement avec les onguents tandis que Gueouél disposait l’attelle.

Ce faisant, Miryem s’inclina. Le peigne qui soutenait son épaisse chevelure tomba. La masse de cheveux bascula et balaya le visage de Gueouél. Il poussa un cri de fureur et se jeta en arrière.

N’eussent été les réflexes de Joseph et d’une servante, l’enfant serait tombé de la table où on le tenait allongé. Joseph, craignant que la brisure des os n’ait été aggravée par la brusquerie du mouvement, rabroua Gueouél avec des mots sans indulgence.

— Je ne suis pas ici pour supporter la chair de cette femme, répliqua Gueouél d’un ton menaçant. L’obscénité de sa chevelure est une corruption que tu nous imposes. Comment veux-tu soigner par le bien quand le mal te gifle la face ?

Tous ceux qui les entouraient le regardèrent avec stupeur. L’embarras de Joseph et de Miryem était visible. Gueouél n’hésita pas à ajouter, avec un mauvais sourire :

— Il ne faudrait pas, maître, que tu décides d’installer près de toi, comme l’autre Joseph, une femme de Potiphar !

Le visage cuisant d’humiliation, Miryem déposa le pot d’onguent entre les mains d’une servante et s’enfuit dans le quartier des femmes.

Ruth craignit le pire. Elle se précipita à sa suite pour la dissuader de prendre trop à cœur les mots de Gueouél.

— Tu vois bien ce qu’il est : une outre de fiel ! Un envieux ! Personne ne l’aime dans la maison. Les frères pas plus que nous. Certains assurent que jamais Gueouél n’accédera à la sagesse des esséniens tant la jalousie lui mord le ventre. Hélas, tant qu’il ne commet pas de faute contre la règle, le maître ne peut rien lui reprocher…

Une fois de plus, Miryem stupéfia Ruth. Elle lui prit la main et l’entraîna dans la cuisine. Là, elle lui tendit la lame avec laquelle on tranchait les liens de cuir.

— Coupe-moi les cheveux. Ruth la dévisagea, éberluée.

— Allons, coupe-moi les cheveux ! N’en laisse que l’épaisseur d’un doigt.

Ruth se récria qu’on ne pouvait faire ça. Une femme se devait d’être une femme et, pour cela, d’avoir les cheveux longs.

— Et puis ils sont trop beaux ! À quoi ressembleras-tu, après ?

— Je me moque d’être belle ou laide. Ce ne sont que des cheveux. Ils repousseront.

Comme Ruth hésitait encore, Miryem agrippa une grosse poignée de cheveux, les écarta de sa tempe et trancha sans hésiter.

— Si je le fais moi-même, ce sera pire, déclara-t-elle en tendant les cheveux coupés à Ruth.

Et comme Ruth poussait un cri d’horreur, elle se moqua avec beaucoup de gaieté.

Et c’est ainsi qu’elle reparut aux yeux de tous dès le lendemain : les cheveux si courts qu’elle en était méconnaissable. Cela lui faisait une étrange tête de garçon et de fille en même temps. Son regard en était encore plus présent, plus vif. Ses pommettes et le nez marqués possédaient une virilité que démentait sa bouche, ourlée de la tendresse et du sourire d’une femme. Comme elle serrait sa tunique autour de sa taille à la manière des hommes, voilant sa poitrine sous un court cafetan, l’illusion était troublante.

Joseph ne la reconnut pas immédiatement. Il leva les sourcils tandis que Gueouél les fronçait. Ce fut à lui que Miryem s’adressa, rompant la règle qui voulait qu’une femme ne prenne pas la parole la première.

— J’espère ne plus jamais t’imposer ma corruption de femme, frère Gueouél. Nul ne peut défaire ce que le Tout-Puissant a fait. Femme je suis née, femme je mourrai. Mais le temps de ma présence ici, je peux gommer l’apparence de ma féminité pour que ton regard ne souffre plus de corruption.

Elle dit cela avec un sourire dénué de la moindre ironie.

Il y eut un temps de silence. Le rire de Joseph, bientôt rejoint par celui des autres frères présents, résonna si fort dans la cour que même les malades qui souffraient s’en amusèrent.

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* *

Durant des semaines, puis des mois, il n’y eut plus d’autres incidents. Frères, servantes, malades, tous s’habituèrent au visage de Miryem.

Il n’était guère de jour sans qu’elle apprenne à mieux soigner et à mieux soulager les douleurs, même s’il existait quantité de maladies dont la guérison demeurait, même pour Joseph, une énigme.

De temps à autre, et toujours brièvement, profitant de la discrétion d’un moment, d’une rare intimité, il échangeait quelques phrases avec elle.

Une fois, il lui dit :

— Chacun de nous doit lutter contre les démons qui s’acharnent à le détourner du chemin qui l’attend. Certains portent beaucoup de ces démons agrippés en cachette à leur tunique. Ils ont peu de chance de leur échapper. Certains thérapeutes pensent que les maladies que nous ne sommes pas capables de comprendre ni de guérir sont leur œuvre. Je ne le crois pas. Pour moi, les démons sont une engeance bien visible. Et quand je te vois, fille de Joachim, je sais que tu ne luttes que contre un seul démon, mais très puissant. Celui de la colère.

Il dit cela de son habituel ton calme, persuasif. La bienveillance animait son regard.

Miryem ne répondit pas, elle hocha simplement la tête en signe d’assentiment.

— Nous avons de nombreuses raisons d’éprouver de la colère, reprit Joseph. Plus que nous ne pouvons en supporter. C’est pourquoi la colère ne peut rien engendrer de bon. A la longue, elle agit comme un venin : elle nous empêche d’accueillir l’aide de Yhwh.

Une autre fois, il déclara en riant :

— J’ai appris que les servantes de la maison ne pensent qu’à t’imiter. Gueouél s’inquiète et se demande si, un matin, on va toutes vous trouver avec des cheveux courts. Je lui ai répondu qu’il risquait plutôt de se réveiller un beau matin sans une seule servante dans la maison, car tu les aurais emmenées loin d’ici afin de fonder une maison de femmes…

Miryem rit avec lui. Joseph passa sa paume sur son crâne chauve. Toute son attitude exprimait qu’il plaisantait tout en étant profondément sérieux.

— Ce ne serait pas impossible, tu en sais déjà beaucoup.

— Non, j’ai encore trop à apprendre, répliqua Miryem avec la même expression à la fois sereine et sévère. Et ce n’est pas une maison de femmes qu’il faudrait ouvrir, mais une maison pour tous. Femmes ou hommes, am-ha-aretz ou sadducéens, riches, pauvres, Galiléens, Samaritains, Juifs et ceux qui ne le sont pas. Une maison où l’on s’unisse comme la vie nous unit et nous mêle. Et non des murs derrière lesquels on se retranche des autres.

Joseph ne répondit pas, interloqué et pensif.

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Les premières pluies d’hiver firent tomber les feuilles des arbres, rendant les chemins impraticables. Il y eut moins de malades. L’air sentait le feu des foyers. Les frères se mirent à arpenter la campagne autour de la maison, car c’était l’un des meilleurs moments pour récolter les herbes nécessaires aux onguents, pommades et breuvages. Miryem prit l’habitude de les suivre à distance pour repérer leur cueillette.