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Un matin, Joseph la trouva qui attendait au bord d’un chemin, assise sur une roche. Comme il était en avance sur les autres, elle lui confia :

— Sais-tu qu’Abdias vient souvent me visiter ? Pas en rêve, mais de jour et quand j’ai les yeux bien ouverts. Il me parle, il est heureux de me voir. Et moi plus encore.

Elle rit et ajouta :

— Je l’appelle mon petit époux !

Joseph fronça les sourcils, demanda d’une voix encore plus douce que d’ordinaire :

— Et que te dit-il ?

Miryem posa un doigt sur ses lèvres et secoua la tête.

— Crois-tu que je sois folle ? demanda-t-elle, amusée par l’inquiétude qu’elle devinait chez Joseph. Ruth, elle, en est convaincue !

Joseph n’eut pas la possibilité de répondre : les frères les rejoignaient et les observaient avec insistance.

Par la suite, Joseph ne se montra jamais curieux de ces visites d’Abdias. Peut-être attendait-il, selon sa manière, que Miryem elle-même lui en reparle. Elle ne le fit pas. Pas plus qu’elle ne répondait à Ruth qui, de temps à autre, un peu moqueuse, ne pouvait retenir sa langue et lui demandait des nouvelles de son am-ha-aretz.

*

* *

Il neigeait quand, un matin, un groupe de personnes arriva à la maison en braillant. Elles transportaient une très vieille femme. Le toit de sa maison, miné par l’humidité, s’était écroulé sur elle.

Joseph était dehors, cueillant des herbes malgré le mauvais temps, et c’est Gueouél qui se présenta dans la cour pour ausculter la femme. Miryem était déjà penchée sur elle.

Devinant Gueouél dans son dos, elle s’écarta vivement. Gueouél examina le visage de la femme, les plaies nombreuses mais peu profondes de ses jambes et de ses mains.

Au bout d’un moment, il se redressa et déclara que la femme était morte et qu’il n’y avait plus rien à faire. Le cri de Miryem le fit sursauter.

— Non ! Bien sûr que non ! Elle n’est pas morte ! Gueouél la foudroya du regard.

— Elle n’est pas morte, insista Miryem.

— Le saurais-tu mieux moi ?

— Je sens son souffle ! Le sang passe dans son cœur ! Son corps est chaud.

Gueouél fit un grand effort pour contrôler sa rage. Il prit les mains de la vieille et les croisa sur sa tunique déchirée et couverte de poussière. Il se tourna vers ceux qui les entouraient et leur dit :

— Cette femme est morte. Vous pouvez préparer sa sépulture.

— Non !

Cette fois, Miryem le bouscula sans ménagement. Elle plongea un linge dans un broc de vinaigre et commença à frotter les joues de la vieille.

— Ah ! ricana Gueouél, tu tiens absolument à ton miracle !

Ne lui accordant aucune attention, Miryem réclama davantage de linges pour laver le corps de la vieille, demanda que l’on fasse chauffer de l’eau pour un bain.

— Ne vois-tu pas que Yhwh lui a retiré la vie ? Ce que tu fais sur le corps d’une morte est sacrilège ! s’indigna Gueouél. Et vous tous qui l’aidez, vous aussi êtes sacrilèges !

Après un bref instant d’hésitation chacun s’activa selon les ordres de Miryem. Lançant des imprécations, Gueouél disparut dans la maison.

La vieille femme fut plongée dans un baquet d’eau chaude, dans la cuisine du quartier des femmes. Miryem ne cessait de lui frotter la gorge et les joues avec du vinaigre allongé de camphre. Cependant tous commençaient à douter car, en vérité, la vieille femme ne montrait plus aucun signe de vie.

Au milieu du jour, Joseph fut de retour. Prévenu, il accourut. Après que Miryem lui eut expliqué ce qu’elle avait fait, il souleva les paupières de la femme et chercha les pulsations du sang dans le cou.

Il lui fallut un peu de temps pour les trouver. Il se releva en souriant.

— Elle vit. Tu as raison, elle vit. Mais à présent il faut plus d’eau chaude et lui faire boire quelque chose qui pourrait aussi bien la tuer que la réveiller.

Il disparut dans la maison et revint avec une potion huileuse et noire, à base de racines de gingembre et de différents venins de serpent.

Avec beaucoup de précautions, il en fit couler quelques gouttes dans la bouche édentée de la vieille.

Il fallut attendre jusqu’à la nuit, renouveler constamment l’eau brûlante du bain pour qu’enfin on l’entendît distinctement pousser un râle.

Les servantes comme ceux qui avaient transporté la blessée reculèrent, plus de terreur que de joie. Ils avaient bien voulu croire qu’elle était vivante alors qu’elle avait l’apparence d’une morte. Maintenant qu’ils avaient la preuve qu’elle était en vie, ils en étaient épouvantés. L’un d’eux cria :

— C’est un miracle !

Des servantes se mirent à pleurer, d’autres hurlèrent :

— C’est un miracle ! Un miracle.

Ils acclamèrent le Tout-Puissant, se précipitèrent dehors, s’égosillant pour annoncer le miracle.

Joseph, agacé autant qu’amusé, regarda Miryem.

— Voilà qui va plaire à Gueouél. Dans un moment, tout le village sera devant la porte à crier au miracle. Il serait étonnant que l’un d’eux n’improvise pas une prophétie.

Miryem ne parut pas l’entendre. Elle tenait les mains de la vieille, la considérant avec attention. Maintenant, sous ses paupières fripées on voyait ses yeux bouger. De sa gorge provenait le ronflement saccadé de sa respiration.

Miryem chercha les yeux de Joseph.

— Gueouél a raison. Il ne s’agit pas d’un miracle. C’est ton savoir et ta potion qui lui ont rendu la vie, n’est-ce pas ?

15.

La prévision de Joseph s’accomplit.

Il ne fallut guère de temps avant que le chemin de la maison de Beth Zabdaï ne s’emplisse d’une foule bigarrée marmonnant des prières du matin au soir. Parmi eux, quelques hommes dépenaillés chantaient et criaient plus fort que les autres. Sans une hésitation, ils se désignaient comme les prophètes des temps à venir. Certains se livraient aux pires excentricités, assurant qu’ils allaient accomplir de nouveaux miracles. D’autres haranguaient l’assemblée avec des descriptions de l’enfer si terribles et si précises qu’on eût cru qu’ils en revenaient. D’autres encore excitaient les malades en assurant que la main de Dieu s’était posée sur les esséniens et que ceux-ci détenaient désormais le pouvoir fabuleux de redonner vie aux morts, aussi bien qu’ils effaçaient les plaies et anéantissaient les douleurs.

Furieux devant ce chaos grandissant, les frères choisirent de préserver leurs prières et leurs études. Ils fermèrent hermétiquement les portes, cessèrent d’accueillir les malades. En désaccord avec cette décision, mais embarrassé d’être à l’origine de ce désordre, Joseph ne s’y opposa pas. Il laissa Gueouél se charger de cette clôture intempestive de la maison.

Lorsque Ruth l’apprit à Miryem, celle-ci se contenta d’une moue indifférente. Seuls l’intéressaient les soins qu’elle prodiguait à la vieille femme. Chaque jour marquait un progrès. Celle qui avait paru si longtemps à bout de souffle respirait mieux. Elle se nourrissait et la conscience lui revenait doucement.

Discret, Joseph d’Arimathie venait l’ausculter chaque jour. Ses visites ressemblaient à un rituel. Tout d’abord, il observait la vieille femme en silence. Puis il inclinait la tête et, à travers un linge, écoutait les bruits de sa poitrine. Il voulait alors savoir ce qu’elle avait bu, mangé et tout autant ce qu’elle avait évacué. Enfin, il priait Miryem de lui palper les membres, le bassin et les côtes. Il surveillait les réactions de douleur sur le visage de la convalescente tout en guidant les doigts de Miryem. Ainsi, il lui apprenait à reconnaître, sous les chairs, les os, les muscles et leurs éventuelles brisures et contusions.