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Cinq jours après que, grâce à lui, se fut desserrée l’emprise de la mort, il déclara :

— Il est trop tôt pour savoir si les os de son dos et de ses hanches sont intacts et si elle pourra remarcher. Néanmoins, je doute qu’ils soient atteints. Pour l’instant, si tes doigts disent juste, elle n’a qu’une côte cassée. Cela lui fera mal longtemps, mais elle le supportera. Le pire, c’est lorsque les os de la poitrine se brisent et déchirent les poumons. Alors, nous ne pouvons rien faire, sinon assister à une effroyable agonie.

Miryem lui demanda comment il pouvait être certain que ce n’était pas le cas de cette femme. Joseph secoua la tête en grimaçant.

— Quand cela arrive, tu n’as aucun doute ! Respirer est un supplice. Il se forme sur les lèvres des bulles teintées de sang. À l’expiration comme à l’inspiration, la poitrine produit un grondement pareil à celui d’un orage diluvien !

— Mais alors, si elle n’a rien de cassé, s’étonna Miryem, pourquoi cette femme était-elle comme morte ?

— Parce qu’elle a manqué d’air sous les décombres qui l’enterraient. Dans l’effort qu’elle a fait pour survivre, son cœur a faibli. Il n’a pas vraiment cessé de battre, mais ses pulsations étaient ralenties, ne la maintenant en vie que grâce à un tout petit flux de sang. Car c’est d’abord cela, la vie : un cœur qui bat et puise le sang dans tout le corps.

— Donc, avec tes potions, tu as redonné force à son cœur ?

Joseph opina avec un air de satisfaction.

— Rien d’autre. Juste un coup de pouce à la volonté de Dieu. Certes, Lui décide, mais ainsi va notre Alliance depuis Abraham : nous pouvons accomplir notre part de travail afin de soutenir la vie sur cette terre.

Ses propos contenaient un brin d’ironie, car Joseph ne voulait surtout pas paraître présomptueux. Cependant, Miryem savait qu’il était sincère. L’homme ne naissait pas au monde ainsi qu’une pierre qu’on lâche au-dessus d’un puits. Il tenait son destin entre ses mains.

Ils se turent un instant, observant la vieille femme. Ride après ride, comme s’accumulent dans les troncs des arbres les cercles indélébiles des saisons, s’offrait le visage de toute une existence. On y devinait encore l’ancienne beauté de la jeune fille, l’innocence qui avait façonné ses traits avant que la maturité, les enfants, les joies et les peines ne les figent. Aujourd’hui, la longue usure des épreuves et du labeur les rongeait, les dissolvant dans le masque chaotique de la vieillesse. Pourtant ce visage célébrait la vie, la puissance de la vie, et tout le désir que les humains en avaient.

Rompant le silence, malgré l’épaisseur des murs, parvinrent les cris de l’un ou l’autre des « prophètes » qui sermonnaient la foule des nouveaux venus. Parmi les vociférations aux intonations menaçantes, ils distinguèrent les mots « promesses, foudre, grand enlèvement, sauveur, de glace, du feu ». L’homme les hurlait tour à tour en araméen, en hébreu, en grec.

Joseph soupira.

— En voilà un qui veut montrer qu’il est savant ! Cela doit plaire.

Comme pour lui répondre, retentit au-dehors une brutale clameur. Deux ou trois centaines de gorges hurlèrent les versets d’un psaume de David :

 

Dieu, regarde la face de ton Messie,

Un seul jour dans Tes cours vaut mieux que mille ailleurs,

Mon Dieu j’ai choisi de rester au seuil de Ta maison…

Bien vite, la voix du prophète reprit sa harangue vibrante.

— Si l’Éternel n’en a pas fait un vrai prophète, s’amusa Joseph, au moins lui a-t-Il donné une gorge digne d’annoncer des nouvelles dans le désert…

— Frère Gueouél ne va pas s’apaiser à l’entendre, remarqua Miryem avec un demi-sourire.

— Gueouél est plein d’orgueil et de présomption, grommela Joseph.

Miryem approuva d’un signe.

— S’il était plus humble, il saurait que nous, les femmes et les faibles, tous ceux qu’il méprise, nous ressemblons à ceux qui crient dehors, déclara-t-elle avec douceur. Simplement, nos cris font moins de bruit. Pour moi, ils sont à plaindre autant que cette vieille devant nous. Ils souffrent autant qu’elle. Leur douleur est de ne pas savoir où la vie les mène. De ne plus comprendre pourquoi ils sont là. Ils se voient marcher sans but dans les jours à venir et s’attendent à ce que la terre s’ouvre sous leurs pas et les entraîne dans un abîme. Oui, je suis triste de les entendre s’époumoner ainsi. Ils craignent jusqu’à la folie de voir la face de Dieu se détourner d’eux. Ils ne sentent plus Sa main qui les guide vers le bonheur et vers le bien.

Joseph la dévisagea intensément, interloqué. Ruth, qui se tenait en retrait dans la pièce, observa elle aussi Miryem, comme si les paroles qu’elle venait de prononcer étaient tout à fait insolites.

De ce geste qui signalait son embarras ou sa perplexité, Joseph passa la main sur son crâne chauve.

— Je te comprends, mais je ne partage pas ton sentiment, pas plus que je n’éprouve la crainte de ceux qui sont dehors. Un essénien, s’il se comporte avec justice, pureté et pour le bien des hommes, sait où le temps de la vie le conduit : auprès de Yhwh. N’est-ce pas le sens de nos prières et de nos choix : la pauvreté et la vie commune dans cette maison ?

Miryem le regarda bien en face.

— Je ne suis pas essénienne et ne peux l’être, puisque je suis femme. Moi, je suis comme eux. J’attends avec impatience que Dieu nous épargne demain les malheurs dont nous sommes accablés aujourd’hui. C’est mon seul espoir. Et cet avenir meilleur ne doit pas atteindre seulement une poignée d’entre nous. Il doit concerner toute l’humanité qui peuple la Terre.

Joseph ne répliqua pas. Ils donnèrent à boire à la vieille femme et, avec l’aide de Ruth, Miryem lui lava le visage.

Le lendemain, lorsque Joseph revint ausculter la femme, les vociférations n’avaient toujours pas cessé à l’extérieur. Altérées, toutefois, car, dans la nuit, était arrivé un nouveau « prophète ». Celui-ci, suivi par une vingtaine de fidèles, exaltait la joie du martyre et la haine du corps humain, débile et corruptible. Dès l’aube, à tour de rôle, ses fidèles se fouettaient parfois jusqu’au sang, chantaient les louanges de Yhwh et leur mépris de la vie.

Lorsque Joseph entra dans la chambre où reposait la convalescente, Miryem et Ruth virent que son visage, d’ordinaire serein et accueillant, était aussi clos et dur qu’un galet. Il ne dit rien jusqu’à ce que des pleurs et des cris stridents le fassent tressaillir.

— Ceux qui se prétendent prophètes ont plus d’arrogance que nous, les esséniens, que Gueouél lui-même, gronda-t-il. Ils croient atteindre Dieu en se faisant calciner dans le désert. Ils demeurent des mois debout sur des colonnes, se nourrissent de poussière et boivent à peine, jusqu’à ce que leur chair se change en vieux cuir. Ils s’abrutissent de fausses vertus. Avec cet amour feint de Dieu, ils contestent Sa volonté de faire de nous des créatures à Son image. Et s’ils hurlent et se fouettent pour hâter la venue du Messie, c’est qu’ils espèrent que le Messie nous libérera de nos corps livrés à la tentation. Quelle aberration ! Ils oublient que le Tout-Puissant nous veut hommes et femmes ! Il nous aime bien-portants et heureux, non telles des larves affligées de chancres et de morsures de démons.

La voix de Joseph, emplie de violence contenue, résonnait dans le silence. Miryem releva le visage et offrit à Joseph un sourire qui le sidéra.

— S’il est des hommes qui détestent à ce point les êtres humains, alors Dieu doit leur faire signe. Il est responsable d’eux. Et s’il aime, comme tu le dis, que nous soyons hommes et femmes, alors, Il ne doit pas nous envoyer des messagers étranges que nous serions incapables de reconnaître. Son envoyé doit être un homme qui nous ressemble et Lui ressemble. Un fils d’humain qui partagerait notre destin, souffrirait nos douleurs et viendrait au secours de nos faiblesses. Il porterait de l’amour, un amour qui vaut le tien, toi qui t’obstines à redonner la vie aux plus vieux, aux plus usés des corps, et qui dis que l’harmonie des actes et des paroles engendre la bonne santé.