Joseph leva les sourcils, se détendit, d’un coup rejetant sa rage.
— Eh bien, approuva-t-il, tu n’as pas perdu ton temps avec Rachel ! Te voilà devenue une âpre batailleuse de la pensée.
Puis, se rendant compte que ce n’était pas le compliment espéré par Miryem, il ajouta, conciliant :
— Peut-être as-tu raison. Celui que tu décris serait le plus beau des rois d’Israël. Hélas, Hérode est toujours notre roi. Et le tien, d’où viendrait-il ?
*
* *
Sept jours plus tard, le brouhaha autour de Beth Zabdaï n’avait pas faibli. La rumeur d’une résurrection miraculeuse s’était propagée bien au-delà de Damas. De l’aube au crépuscule, de nouveaux malades se mêlaient à ceux qui venaient quotidiennement écouter les péroraisons des prétendus prophètes.
Les frères esséniens craignaient que la foule, enflammée jusqu’à la démence par des promesses de guérisons miraculeuses, n’envahisse la maison. A tour de rôle, dix des frères montaient la garde derrière la porte solidement barricadée. Ne pouvant sortir dans les champs, refusant l’entrée à quiconque, la communauté fut bientôt contrainte de rationner la nourriture, comme lors d’un siège guerrier.
Hélas, ces mesures ne parvinrent qu’à exciter un peu plus les faux prophètes, qui en prirent prétexte pour déclamer un mystérieux et menaçant message de Dieu. L’agitation autour de la maison ne décrut pas, bien au contraire. Et c’est en se frayant un chemin à travers ce chaos qu’un gros char de voyage se présenta devant la porte un jour d’orage.
Le cocher vint frapper à l’huis pour qu’on lui ouvre. Comme il se devait, en ces heures de tension, les frères portiers ne prêtèrent aucune attention à ses appels. Il s’égosilla une bonne heure sans effet. Les cris de la jeune fille qui l’accompagnait n’eurent pas plus de succès.
Par chance, le lendemain, avant la prière de l’aube et alors qu’une pluie glacée noyait le village, la voix de Rekab, le cocher de Rachel, résonna jusqu’à l’intérieur des cours. Ruth, qui allait puiser l’eau, comprit le sens de ces appels. Déposant ses seaux de bois, elle courut prévenir Miryem :
— Celui qui t’a conduite ici est devant la porte ! Miryem lui jeta un regard d’incompréhension. La voix pressante, Ruth ajouta :
— L’homme du char ! Celui qui t’a transportée avec le pauvre Abdias.
— Rekab… ici ?
— Il crie ton nom comme un perdu depuis l’autre côté du mur.
— Il faut vite le faire entrer.
— Et comment ? Les frères ne vont certainement pas lui ouvrir la porte ! Si seulement on pouvait sortir de la maison…
Mais Miryem se précipitait déjà dans la cour principale. Elle tempêta si bien devant les portiers que Gueouél apparut. Il refusa tout net l’ouverture des huis.
— Tu ne sais pas ce que tu dis, fille ! Entrouvre cette porte et le flot de la folie nous submergera !
La dispute devint si véhémente qu’un frère courut chercher Joseph.
— Rekab est de l’autre côté ! s’écria Miryem pour seule explication.
Joseph comprit sur-le-champ.
— Il n’est sûrement pas venu pour rien. On ne peut le laisser dans ce froid et cette pluie.
— Ils sont des centaines là, derrière, dans le froid et la pluie, et ça ne les décourage pas pour autant, protesta aigrement Gueouél. Les malades s’en trouvent même mieux, à ce qu’il paraît. Voilà peut-être le vrai miracle !
— Cela suffit, Gueouél ! gronda Joseph avec une autorité inhabituelle.
L’effet en fut d’autant plus saisissant. Chacun, transi, le visage ruisselant, se figea en les observant, pareils à deux fauves prêts à s’écharper.
— Nous nous terrons ici comme des rats, reprit Joseph d’une voix coupante. Telle n’est pas la vocation de cette maison. Cette clôture n’a pas de sens. Ou, si elle en possède un, il est mauvais. Ne nous sommes-nous pas réunis en communauté pour trouver la voie du Bien et apaiser la souffrance de ce monde ? Ne sommes-nous pas des thérapeutes ?
Ses joues vibraient sous la colère. Son visage rougissait jusqu’au sommet de son crâne chauve. Avant que Gueouél ou un autre frère ne riposte, il pointa l’index vers les portiers. L’ordre claqua, sans réplique :
— Ouvrez cette porte. Ouvrez-la en grand.
Dès que les gonds grincèrent, le brouhaha qui régnait de l’autre côté cessa. Il y eut un instant de stupeur. Les pieds dans la boue, le visage creusé par la fatigue, ceux qui attendaient depuis des jours se figèrent, semblables à un rassemblement de statues de glaise, ruisselantes et aux expressions ahuries.
Puis un cri jaillit, premier de dizaines d’autres. En un instant la confusion fut à son comble. Hommes, femmes, enfants, vieux et jeunes, malades et valides, se ruèrent dans la cour pour s’agenouiller aux pieds de Joseph d’Arimathie.
Miryem vit alors Rekab, debout dans le char, tenant fermement les rênes des mules effrayées. Elle reconnut aussitôt la silhouette près de lui.
— Mariamne !
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* *
— Tes cheveux ! s’exclama Mariamne. Pourquoi les avoir coupés…
Rekab, les yeux brillants, contemplait Miryem, à la fois ému et ébahi, tandis que, derrière eux, Joseph et les frères tentaient d’apaiser la foule, assurant sans relâche qu’ils reprenaient les soins.
— Comme tu as maigri ! s’étonna Mariamne en serrant Miryem contre elle. Je sens tes os à travers la tunique… Que se passe-t-il ici ? Ne te donnent-ils pas à manger ?
Miryem rit. Elle les entraîna rapidement dans la cour des femmes, où Ruth les attendait sous le préau, les sourcils froncés et les poings sur les hanches. Elle fit un signe à Rekab, l’invitant à venir se restaurer dans la cuisine des servantes.
— Profites-en avant que ces fous ne pillent nos réserves, bougonna-t-elle.
Dans la cour principale, la foule se calmait avec peine. La voix de Gueouél, relayée par d’autres, réclamait sans douceur de l’ordre et de la patience.
— Le vrai miracle serait que Dieu mette un peu de bon sens dans la cervelle de tous ces bonshommes, grogna Ruth. Mais la tâche doit être bien grande, car, depuis Adam, l’Éternel hésite à s’y atteler !
Elle tourna brutalement les talons et pénétra dans la maison. Rekab, embarrassé, se retourna vers Miryem. Elle lui fit signe de suivre la vieille servante sans se soucier de ses humeurs.
— Toi aussi, tu veux sans doute te restaurer ? demanda-t-elle à Mariamne. Et changer de tunique, après cette nuit sous la pluie. Viens donc te réchauffer…
Mariamne la suivit, mais n’accepta qu’un bol de bouillon chaud.
— Le char de voyage est assez confortable, on y oublie le froid et la pluie. En outre, ma tunique est de laine. Raconte moi plutôt pourquoi tu t’es coupé les cheveux de façon si vilaine et ce qu’il se passe dans cette maison. D’où viennent ces gens qui s’agglutinent autour de Joseph ? As-tu remarqué qu’il n’a pas paru me reconnaître. Lui qui est venu tant de fois à Magdala…
— Ne lui en veux pas. Ce soir il te verra…
En quelques mots, Miryem raconta comment vivaient les frères esséniens, comment ils soignaient et comment la survie de la vieille femme, ces dernières semaines, avait passé pour un miracle, attirant une foule de désespérés à Beth Zabdaï.
— Ces pauvres gens veulent croire que Joseph possède le don de la résurrection. À cette seule pensée, ils perdent la raison.
Mariamne avait retrouvé son sourire moqueur.