— Ce qui est bien étrange et contradictoire si l’on y songe, fit-elle. Aucun n’aime la vie qu’il mène, et pourtant tous espèrent que, grâce au miracle de la résurrection, ils vivront éternellement.
— Tu te trompes, objecta Miryem avec assurance. Ce qu’ils espèrent, c’est un signe de Dieu. L’assurance que le Tout-Puissant est à leur côté. Et qu’B le restera après leur mort. Ne sommes-nous pas tous ainsi ? Hélas, Joseph ne possède pas le don de résurrection. Il n’a pu sauver Abdias.
Mariamne hocha la tête :
— Je sais qu’il est mort. Rekab nous l’a dit à son retour. Des questions subsistaient pourtant, que Mariamne brûlait de poser, sans l’oser. Miryem ne céda pas aux requêtes silencieuses de sa compagne.
Sans doute Rekab avait-il évoqué son état et les attentions qu’avait déployées Joseph d’Arimathie pour la maintenir saine d’esprit. Mais elle n’avait pas envie d’en parler à Mariamne. Pas encore. Mariamne et elle ne s’étaient pas entretenues depuis des mois. Bien des événements étaient advenus, qui les rendaient un peu étrangères l’une à l’autre, comme en témoignaient si bien ces cheveux courts qui désespéraient Mariamne.
Cependant Miryem ne voulait pas peiner sa jeune amie.
— Tu es plus belle que jamais. À croire que le Tout-Puissant t’a accordé toute la beauté qu’il pouvait réunir chez une femme !
Mariamne rougit. Elle agrippa les mains de Miryem pour lui baiser les doigts, en un geste de tendresse qui lui était familier à Magdala. Ici, dans la maison de Beth Zabdaï, il parut à Miryem excessif. Toutefois, elle ne laissa rien paraître. Elle devait se réhabituer aux enthousiasmes légers de la fille de Rachel.
— Tu m’as manqué, murmurait Mariamne. Beaucoup, beaucoup ! Chaque jour j’ai eu une pensée pour toi. J’étais inquiète. Mais ma mère a refusé que je vienne près de toi. Tu sais comment elle est. Elle m’a assuré que tu étais en train d’apprendre à soigner auprès de Joseph d’Arimathie et qu’il ne fallait pas te déranger.
— Rachel a toujours raison. C’est en effet ce que j’ai fait.
— Bien sûr qu’elle a toujours raison. Ce qui est horripilant. Elle m’avait assuré que j’aimerais étudier la langue grecque. Croiras-tu que je la pratique aujourd’hui mieux qu’elle ? Et que j’y prends un immense plaisir ?
Elles rirent toutes les deux. Puis le rire de Mariamne se brisa bizarrement. Elle eut une brève hésitation, son regard glissa vers la cuisine, vers Rekab et Ruth qui les observaient, et revint à Miryem.
— Si ma mère m’a permis de venir jusqu’ici aujourd’hui, c’est pour t’apporter une mauvaise nouvelle.
Des plis de sa tunique, elle tira un court rouleau de cuir dans lequel on transportait les lettres. Elle le tendit à Miryem.
— C’est de ton père, Joachim.
*
* *
Le ventre noué Miryem retira le rouleau de papyrus de l’étui. Les lignes d’écriture se cognaient les unes aux autres, dessinant une masse compacte de signes. L’encre brune, ici et là bue plus avidement par le papyrus, recouvrait presque en totalité la longue feuille, que l’irrégularité des fibres épaississait sur une moitié.
Miryem reconnut l’écriture simple de son père. Au moins, songea-t-elle avec un soulagement hâtif, ce n’était pas à lui qu’il était advenu malheur.
Elle dut faire un effort pour mieux déchiffrer les mots et les comprendre. Bien vite, elle sut. Hannah, sa mère, était morte sous les coups d’un mercenaire.
Après avoir quitté Nazareth, écrivait Joachim, ils avaient vécu en paix dans le nord de la Judée, où ils s’étaient réfugiés chez la cousine Élichéba et son époux, le prêtre Zacharias. Le temps passant, le désir de revoir les montagnes de Galilée était devenu pressant et ne les quittait plus. Et aussi, admettait Joachim, lui-même ne parvenait plus à être heureux loin du travail de l’atelier, sans l’odeur du bois, sans le bruit des gouges et des massettes contre les fibres des cèdres et des rouvres. Car en Judée, où les maisons n’étaient dotées que de toits plats de torchis et de briques cuites au soleil, un charpentier vivait dans le désert de son savoir-faire.
Ainsi, songeant que le temps de l’oubli était venu, accompagnés de Zacharias et d’Élichéba, que leur désir de changement avait atteints à leur tour, Hannah et lui s’étaient mis en route pour Nazareth avant que le plus dur de l’hiver ne rende les routes impraticables.
La première semaine de voyage s’écoula dans le bonheur, tant était vive leur joie de se rapprocher du mont Tabor. Hannah, pourtant toujours si prompte à redouter le pire, en avait le sourire aux lèvres et un peu d’insouciance dans l’âme.
Puis cela était tombé comme la foudre. Le jour où ils approchaient de Nazareth.
Pourquoi l’Éternel avait-Il éprouvé le besoin de les accabler une nouvelle fois ? Pour quelle faute les punissait-Il sans relâche ?
Ils avaient croisé une colonne de mercenaires. Joachim avait dissimulé son visage et les mercenaires ne lui avaient accordé aucune attention particulière. Sa barbe était d’ailleurs si longue désormais qu’il était certain de ne pas être reconnu, même par un œil ami. Mais, comme toujours, les soldats d’Hérode s’étaient ingéniés à se montrer hargneux. Ils avaient entrepris de fouiller le char, avec les violences et les humiliations habituelles. Hannah avait été saisie de panique. Dans son empressement grotesque et malheureux à faire preuve de complaisance, elle avait fait basculer une jarre de vin sur la jambe d’un officier. Il s’en était fallu de peu qu’il n’eût les pieds brisés. Miryem imaginait la suite : le mouvement de colère, le glaive fiché dans la maigre poitrine d’Hannah. Voilà. Tout était dit.
Hannah, fille d’Emerence, n’était pas morte sur-le-champ. Tandis qu’elle souffrait le martyre, ils avaient atteint Nazareth, puis la demeure de Yossef. Elle avait mis une longue nuit à rejoindre le Seigneur Tout-Puissant. Un chemin accompli avec peine et angoisse, sans aucune paix, comme le reste de sa vie.
Peut-être, écrivait encore Joachim non sans amertume, peut-être Joseph d’Arimathie aurait-il su soigner cette plaie et sauver sa fidèle Hannah.
Mais Joseph est loin et toi aussi, ma fille très aimée, tu es loin. Longtemps j’ai fait l’effort de me satisfaire de ta pensée pour combler ton absence. Aujourd’hui je te voudrais près de moi. Ta présence me manque, ton esprit et tout ce sang neuf qui coule en toi et me fait entrevoir l’avenir moins sombre, me manquent. Tu es la seule douceur du monde qu’il me reste.
*
* *
Rekab le cocher dit :
— Je te conduis à Nazareth dès que tu le veux. Rachel ma maîtresse m’a ordonné de te servir aussi longtemps que tu le voudras.
Mariamne approuva.
— Et moi, je vais avec toi. Je ne te quitte pas. Miryem répondait par des silences. Une sorte de vent glacé lui vrillait la poitrine. Elle souffrait pour la douleur endurée par sa mère avant de mourir, mais elle souffrait plus encore pour son père, dont les mots résonnaient en elle. Elle déclara enfin :
— Oui, il faut partir au plus vite.
— On le pourrait dès aujourd’hui, fit Rekab. Il reste beaucoup d’heures avant la nuit, mais il n’est pas mauvais que les mules se reposent jusqu’à demain. La route sera longue jusqu’à Nazareth. Au moins cinq jours.
— Alors, demain à l’aube.
C’est ce qu’elle annonça à Joseph d’Arimathie quand il quitta enfin la foule qui l’avait accaparé jusqu’alors. Il était épuisé, avait les lèvres sèches d’avoir trop parlé et les yeux cernés. Mais quand Miryem lui fit part de la lettre de Joachim, il posa la main sur son épaule, d’un geste empli de tendresse.
— Nous sommes mortels. Ainsi l’a voulu Yhwh. Afin que nous sachions mener une vie vraie.
— Ma mère est morte de la main d’un homme. Celle d’Hérode, celle d’un mercenaire payé pour massacrer. Comment Yhwh peut-Il admettre une chose pareille ? Est-ce Lui qui souhaite nos humiliations ? Même l’air qui nous entoure et que nous respirons, il faudrait le briser. Les prières n’y suffiraient pas.