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Joseph se passa une paume lasse sur le visage, se frotta les yeux et répéta une nouvelle fois :

— Ne t’abandonne pas à la colère. Elle ne nous conduit pas au but.

— Ce n’est pas la colère qui m’habite, répliqua Miryem avec fermeté. Simplement, la patience n’est plus sœur de la sagesse.

— La guerre ne nous aidera pas non plus, insista Joseph. Tu le sais.

— Mais qui parle de guerre ?

Joseph la considéra sans un mot, attendant qu’elle en dise davantage. Elle se contenta de sourire. Elle voyait toute la fatigue qui l’accablait. Prise de remords, elle s’inclina vers lui, lui baisa la joue avec une tendresse inaccoutumée qui le fit frémir.

— Je te dois plus que je ne pourrai jamais te rendre, murmura-t-elle. Et je t’abandonne alors que tu aurais besoin de moi pour affronter tous ceux qui vont venir à toi dans les prochains jours.

— Non, ne te crois pas en dette envers moi, objecta Joseph avec chaleur. Ce que j’ai pu te donner, tu me l’as déjà rendu sans même t’en rendre compte. Et il vaut mieux que tu t’éloignes d’ici. Nous savons tous les deux que cette maison n’est pas pour toi. Nous nous retrouverons avant peu, je n’en doute pas.

*

* *

Le soir, alors que les lampes étaient déjà allumées, Ruth vint près de Miryem et déclara d’une voix ferme :

— J’y ai réfléchi. Si tu l’acceptes, je pars avec toi. Il est temps que je quitte cette maison, moi aussi. Qui sait, je pourrais me rendre utile dans ta Galilée.

— Tu seras la bienvenue à Nazareth. J’ai une amie qui aura besoin de toi. Elle se nomme Halva et c’est la meilleure des femmes. Elle n’est pas d’une santé bien solide et déjà cinq enfants sont accrochés à sa tunique. Peut-être en a-t-elle même un de plus aujourd’hui ? Ton aide la soulagera si je dois accompagner mon père, qui est seul désormais.

Le lendemain, dans l’aube grise et toujours pluvieuse, Rekab fit sortir le char de la maison de Beth Zabdaï. La foule, calmée, se tenait à l’écart. Pour la première fois depuis des semaines elle se montrait patiente et ne prêtait qu’une attention distraite aux fureurs d’un nouveau prophète annonçant que, bientôt, les champs se mueraient en glace, puis en feu ruisselant de langues empoisonnées.

Joseph accompagna Miryem jusqu’à la tombe d’Abdias. Elle tenait à lui dire adieu avant de rejoindre Ruth et Mariamne. Elle s’agenouilla dans la boue. Joseph, qui s’attendait à l’entendre prier, fut surpris de voir bouger ses lèvres sans qu’aucun son n’en sorte. Quand elle se redressa, s’aidant de la main qu’il lui tendait, elle murmura avec un contentement qu’elle ne pouvait pas masquer :

— Abdias me parle toujours. Il vient vers moi et je le vois. Toujours comme dans un rêve, alors que je ne dors pas et que mes yeux sont bien ouverts.

— Et que te dit-il ? demanda Joseph sans cacher son trouble.

Miryem rougit.

— Qu’il ne m’abandonne pas. Qu’il m’accompagne où je vais, et qu’il est toujours mon petit époux.

16.

Ils arrivèrent en vue des toits de Nazareth. C’était deux jours avant le mois de nisan. Le ciel possédait cette belle lumière annonciatrice du printemps qui permettait d’oublier les aigreurs de l’hiver. Tout au long de la route depuis Sepphoris, le soleil joua entre les futaies de cèdres et de mélèzes et, à l’approche de Nazareth, il creusait des ombres pures sous les haies qui bordaient le chemin. A Ruth et à Mariamne, qui ne connaissaient encore rien de ces collines, Miryem montrait les chemins et les champs qui avaient connu ses joies d’enfant. Elle était si impatiente de revoir son père, Halva et Yossef, que la pensée de sa mère s’estompait dans ce bonheur.

Quand ils furent en vue de la maison de Yossef, elle n’y tint plus. Les mules fatiguées tiraient le char trop lentement. Elle sauta sur le chemin et s’élança vers la grande cour ombrée.

Joachim guettait sans doute son arrivée. Il fut le premier à apparaître et lui ouvrit les bras. Ils s’enlacèrent, les larmes aux yeux, les lèvres tremblantes, joie et tristesse se mêlant.

Joachim répétait sans fin :

— Ah, tu es là ! tu es là…

Miryem lui caressa la joue et la nuque. Elle remarqua ses rides plus creusées et le blanc qui avait envahi sa chevelure.

— Dès que j’ai reçu ta lettre, je suis venue !

— Mais tes cheveux ? Qu’as-tu fait de tes beaux cheveux ? Que s’est-il passé en chemin ? C’est si loin, pour une fille…

Elle désigna le char qui approchait de la cour.

— Non, n’aie crainte. Je n’ai pas fait cette route sans compagnie.

Il y eut un moment de confusion car, à l’instant où elle lui présentait Rekab, Mariamne et Ruth, sortant de la maison de Yossef apparut un couple d’âge mûr.

Lui avait la longue barbe des prêtres, les yeux intenses et un peu fixes, tandis qu’elle était une petite femme ronde, gracieuse, d’environ quarante ans. Elle serrait un nouveau-né contre sa poitrine, un bébé de quelques jours, tandis que, derrière elle, dans son ombre, venait une marmaille pareille à une grappe de petits visages. Miryem reconnut les enfants d’Halva : Yakov, Yossef, Shimon, Libna et sa petite sœur.

Elle les appela, tendit les bras. Mais seule Libna s’approcha avec un sourire timide. Miryem l’attrapa, la hissant dans ses bras en demandant aux autres :

— Eh quoi ? Vous ne me reconnaissez plus ? C’est moi, Miryem…

Avant que les enfants ne répondent, un peu brusquement, encore submergé par l’émotion de ces retrouvailles, Joachim dit en désignant la femme ronde et le prêtre :

— Voici Zacharias, mon cousin chez qui nous étions avec ta pauvre mère, bénie soit sa mémoire ! Et voici la douce Elichéba, son épouse. Elle tient dans les bras Yehuda, le dernier-né de Yossef ! Que le Tout-Puissant le garde en Sa sauvegarde…

— Ah ! C’est ainsi ! s’exclama Miryem, rieuse. Toute malingre qu’elle soit, Halva n’a pas pu s’empêcher de faire un autre enfant. Mais où est-elle ? Encore couchée ? Et Yossef ?

Il y eut un bref silence. Joachim ouvrit la bouche sans prononcer un mot. Zacharias, le prêtre, chercha le regard de son épouse, qui baisait avec ferveur le front du bébé endormi.

— Eh bien, que se passe-t-il ? insista Miryem d’une voix moins assurée. Où sont-ils ?

— Je suis ici.

La voix de Yossef la surprit, provenant de l’atelier derrière elle. Elle se retourna vivement. Avec une exclamation de joie, elle déposa Libna au sol pour l’accueillir entre ses bras. Puis elle remarqua ses yeux rouges alors qu’il passait entre Ruth et Mariamne sans leur accorder d’attention.

— Yossef ! balbutia-t-elle, la poitrine serrée, devinant déjà. Où est Halva ?

Les derniers pas, Yossef les fit en chancelant. Il agrippa Miryem par les épaules, la serra contre lui pour étouffer les sanglots qui cognaient dans sa poitrine.

— Yossef ! répéta Miryem.

— Morte en donnant naissance à l’enfant.

— Oh non !

— Il y a sept jours aujourd’hui.

— Non ! Non ! Non !

Les cris de Miryem furent si violents que tous baissèrent la tête, comme s’ils recevaient des coups.

— Elle était si heureuse à la pensée que tu allais arriver, murmura Yossef en hochant la tête. Seigneur Tout-Puissant, comme elle s’en faisait une joie ! Elle prononçait ton nom à tout bout de champ. « Miryem est comme ma sœur… Miryem me manque… Miryem enfin de retour. » Et puis…

— Non ! gronda Miryem en reculant, le visage levé vers le ciel. Oh, Dieu, non ! Pourquoi Halva ? Pourquoi ma mère ? Tu ne peux pas faire ça.